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Préserver le lien parental
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°95 - Page 11 Auteur(s) : Alberto Konicheckis
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Livre concerné
Préserver le lien parental
Pour une prévention psychique précoce

L'ouvrage reprend les résultats d'une recherche menée, entre les années 2000 et 2003, sous la direction de G. Neyrand, sur la prévention des troubles de la relation parentale précoce. Au travers d'encarts,paragraphes, témoignages, et chapitres en annexe, M. Dugnat, G. Revest et J.-N. Trouvé complètent les apports de l'auteur principal par des réflexions sur la formation précoce du psychisme, ainsi que des vignettes cliniques, et des textes qui rendent compte d'autres enquêtes sur le sujet. Le livre s'inscrit dans le prolongement d'autres recherches conduites par G. Neyrand depuis plusieurs années en collaboration avec des psychiatres et des psychanalystes au sujet des profondes transformations des liens familiaux.

En peu de temps, notre société est sortie d'une logique dominée par le patriarcat et l'échange des femmes pour s'élancer dans une autre dynamique, qui relève de la réunion volontaire des individus autour de la sexualité, l'affectif et la subjectivité. L'émancipation des femmes, la promotion de l'enfant sujet, la dissociation entre le sexuel reproductif et le sexuel relationnel, ainsi que les dimensions idéologiques et économiques atténuées par le triomphe de l'individualité, participent à une desinstitutionnalisation de la famille. Aujourd'hui, en France, 40% de mariages se concluent par un divorce. Dans ce processus de désintrication des fonctions familiales, la conjugalité se sépare de la parentalité, l'alliance de la filiation. Du même coup, l'affiliation prend des formes inédites. Qui détient les fonctions maternelles et paternelles alors que, pour de plus en plus d'enfants, différents adultes occupent la place des parents : parents adoptants, beaux parents, familles d'accueil, monoparents, homoparents ?

Dans une évolution sociale où la parentalité se détermine indépendamment du genre et du lien biologique de filiation, et où les précarités relationnelles (séparations), culturelles (migration) et matérielles (chômage) augmentent les risques de désaffiliation, les fonctions parentales ne sont certainement pas données d'emblée. La question cruciale que pose l'ouvrage alors est de savoir comment les troubles des liens précoces, de mieux en mieux étudiés et connus, peuvent être évités et prévenus dans ce champ social traversé par autant de forces et de transformations contradictoires, et où le lien parental s'avère complexe, fragile et incertain ? Question centrale qui ouvre à d'autres que le livre invite, et s'attache, à explorer. Quelles peuvent être les fonctions des acteurs sociaux dans ce contexte de bouleversements aussi radicaux ? Comment, à travers les soins prodigués, les différents professionnels participent à l'établissement des liens familiaux ? Comment le psychisme et la subjectivité de l'enfant bénéficient des bienfaits du travail qui se développe autour de lui ? Comment, dans la désintrication des fonctions vouées à la famille jusqu'à encore peu de temps auparavant, chez l'enfant persiste le lien parental de filiation qui le constitue ?

A ces questions, le livre propose des réponses vectorisées par une politique de mise en ouvre et de développement de soins préventifs en réseau, qui dépasseraient les tentatives ponctuelles et isolées de chacun des intervenants concernés. Si une partie du livre montre les possibles contributions psychanalytiques, psychiatriques, et médico-sociales à l'établissement d'un réseau de soins préventifs, inspiré, entre autres, par l'ouvre de F. Molénat, les auteurs de l'ouvrage soutiennent surtout la nécessité d'une approche transversale et l'intérêt d'une coordination souple entre les différents acteurs. En effet, une partie substantielle du livre est consacrée aux remarques, recommandations et analyses relatives à ces efforts interdisciplinaires nécessaires à la mise en ouvre d'un réseau de soins préventifs.

Les auteurs rappellent les trois niveaux de convention internationale en matière de prévention. Le niveau primaire tente d'éviter l'apparition du trouble, le secondaire de limiter son développement et le troisième le traite lorsqu'il est manifeste et avéré. Même si la politique de prévention semble jouir d'un consensus large, sensé et générale, le livre montre comment, dans la réalité, tout comme dans notre société, des tensions contradictoires entre les institutions et acteurs représentant ces différents niveaux de prévention entravent l'établissement des soins préventifs. Les auteurs décèlent des lignes de force opposées entre d'une part un modèle médical biologisant, curatif, administrateur de médicaments et substances visant surtout l'adaptation et la disparition du symptôme, et qui tend à exclure l'idée de santé psychique, et d'autre part, un autre modèle, davantage porté sur l'action préventive, non pas symptomatique mais relationnelle, qui privilégie, lui, l'expression de la subjectivité des personnes intéressées plutôt qu'il ne s'appliquerait à leur normalisation. Les auteurs estiment que, dans ce dernier modèle, coûteux à court terme, aux effets difficiles à mesurer, la psychanalyse a un rôle important à jouer, car elle propose un point de vue anormatif, indispensable à l'approche des diverses formes de parentalité qui foisonnent actuellement.

Le livre relève également d'autres difficultés et résistances qui rendent complexe la mise en ouvre des réseaux préventifs de soin. En raison des transformations sociales actuelles, caractérisées par la précarisation de la conjugalité, les auteurs préconisent la notion d'un dispositif de parentalité où, sans noter les parents en défaut, différentes fonctions de l'affiliation pour l'enfant reviendraient au social. Dans l'évolution actuelle de notre société, les fonctions autrefois assumées par des figures familiales, et en particulier l'autorité paternelle, ont été transférées à d'autres instances, transcendantes, et fondées davantage sur la compétence. Dans des nombreux lieux d'accueil, on privilégie souvent la dyade mère-bébé au détriment du père, ce qui, dans ce cas-là, risque de l'aliéner davantage de ses propres fonctions auprès de l'enfant.

Les auteurs ne manquent pas de signaler alors les risques d'immixtions du public dans ce domaine du privé et de l'intime, par ailleurs, si valorisé à notre époque. Ils s'interrogent comment entourer convenablement les parents sans se substituer à eux ? Comment faire en sorte que la prévention n'entraîne pas une déresponsabilisation à outrance des parents ? Les difficultés et les résistances au déploiement du réseau de soin préventif proviennent parfois des parents eux-mêmes, réticents et méfiants aux offres d'aides médico-psyco-sociales, entourées du spectre de la folie, du placement ou du contrôle. L'isolement, la méconnaissance, l'appréhension, les inhibitions se conjuguent alors pour rendre d'autant plus difficile l'approche des acteurs du réseau. Lorsque les ambivalences, résistances et difficultés des familles rencontrent les dysfonctionnements institutionnels du réseau le résultat ne peut être que dommageable pour tous.

Le livre expose clairement ses thèses en s'étayant sur une enquête méticuleuse conduite auprès de nombreux acteurs d'un réseau informel, intermittent, peu coordonné, qui travaille, voire se démène, dans les quartiers Nord de Marseille. D'une population de 227.000 habitants, dans ce réseau se rencontrent des Services de PMI, de l'Action Sociale, de l'intersecteur de pédopsychiatrie, ainsi que les services du pôle mère-enfant du CHU Nord (maternité, néonatologie et CAMPS). A travers le rappel historique, mais surtout à partir de plusieurs entretiens et témoignages, le lecteur découvre peu à peu l'intérêt et les difficultés rencontrées dans le développement de ce tissu de soins préventifs. A travers des comptes rendus vivants, souvent présentés en première personne, il devient sensible aux dysfonctionnements institutionnels, incoordinations entre les institutions, oppositions entre individus, résistances à la dimension psychologiques de chacune des situations, qui montrent combien la mise en ouvre d'un réseau de prévention représente une tâche ardue.

Il y a lieu de se demander, toutefois, si un certain nombre des difficultés constatées ne proviennent pas de la perspective adoptée par les auteurs, lorsqu'ils deviennent en quelque sorte les porte paroles des cliniciens de consultation en ambulatoire dans l'intersecteur de pédopsychiatrie. Ne risquent-ils pas alors de se placer, eux-mêmes, à un troisième niveau de prévention, comme le montrent la plupart de témoignages cliniques apportés et qui se rapportent à des cas de troubles psychiques avérés ? Ne seraient-ils pas tentés alors d'intervenir comme du dehors du réseau même ? N'y a-t-il pas intérêt à envisager la mise en ouvre du réseau davantage en amont et de l'intérieur ? A ce propos, on peut noter que le livre n'évoque pratiquement pas les interventions à prévoir dans les services de maternité, tout comme y sont quasiment ignorées les références aux structures et méthodes thérapeutiques spécifiques de soin périnatal, en particulier celles de soin à domicile, qui, un peu partout, se sont développées ces dernières années en France.

Le livre fait bien ressentir également l'importance de collaborations en réseau réalisées dans ces quartiers Nord de Marseille. Il signale la réussite de celle entre un CAMPS, une crèche et une école maternelle, ou celle d'une autre, tentée entre la PMI et la maternité, tout comme la portée et l'impact que peuvent avoir les lieux d'accueil parents-enfants dans certains quartiers socialement sensibles. Cette importante enquête a été aussi menée auprès des familles ayant bénéficié de ce dispositif en réseau et qui permet aux auteurs de l'ouvrage de dégager et de présenter explicitement les signes d'appel à la mobilisation d'un réseau : somatisations du bébé, difficultés d'attachement, dépressions et troubles psychiques chez les parents, actualisation de traumas, signalement, et les atteintes invalidantes chez l'enfant.

L'ouvrage se termine par des propositions éthiques, politiques et pratiques en vue de la mise en ouvre d'un réseau préventif primaire, expressif, qui accorde une pleine participation aux parents. Les auteurs considèrent qu'une des conditions essentielles de sa réussite est la formation du personnel afin d'instaurer et de restaurer sa capacité à accompagner les familles, permettant de ne pas les envoyer systématiquement aux psys de toute sorte pour aborder les différentes difficultés qui se présentent. Dans sa partie conclusive, les auteurs mettent en garde les lecteurs contre les risques d'un quadrillage de dépistage conduisant à une forme de contrôle social de la population. Ils préviennent également des dangers issus de l'absence d'articulation entre les acteurs du réseau et le tissu institutionnel, et des appréciations exclusivement médicales, même si les auteurs reconnaissent qu'en périnatalité, le curatif chez les parents devient préventif pour les enfants.