La Revue

À corps et à cri (2eme partie) : Avant-coup/Après-coup
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°95 - Page 22 Auteur(s) : André Green
Article gratuit

Je commencerai par énoncer ma thèse : le concept d'"après-coup" appartient en propre à la psychanalyse, aucune autre pensée contemporaine ne le remplace. Comme cela a pu faire l'objet de commentaires, il est partie intégrante de la conception de la temporalité en psychanalyse, qui est, à mon avis, originale, et qui ne peut pas s'accommoder des autres conceptions de la temporalité (et je dois dire qu'en lisant le texte de préparation signé par les organisateurs, disant que maintenant les gens qui s'occupent des bébés prennent en considération l'après-coup, moi personnellement, je ne vois rien de cela). Alors pour préciser, il appartient en propre à la psychanalyse, il accompagne les premières découvertes de Freud, c'est-à-dire que le concept d' "après-coup" est "co-naissant" avec la psychanalyse, il se poursuit avec d'autres intuitions ultérieures, comme par exemple la découverte de la scène primitive, mais aujourd'hui la question se pose éventuellement de sa transformation dans une autre manière, ou la question : s'agit-il d'un processus général ou pas ? Il me semble important de de souligner que ce concept conteste absolument l'idée d'une conception développementale linéaire. C'est-à-dire toute démarche fondée sur la continuité : on prend l'être à sa naissance, le bébé, on le conduit jusqu'au moment où il vient au divan, il y a continuité, et bien je pense que la conception freudienne de la temporalité s'oppose à celle-ci. Il s'oppose également à l'idée d'une saisie momentanée unique d'un quelconque instant du développement, puisqu'il est pris non pas dans une continuité mais dans une structure qui fait sens et qui est basée sur une rupture de la démarche progressive. Il relativise donc la démarche observationnelle, et ce qui est extrêmement important (et ça je crois que Gutton l'a bien montré) : il présuppose dans le psychisme une potentialité générative temporelle, une potentialité d'ordre sémantique, c'est-à-dire que tout énoncé est gros de quelque chose d'autre qui reste à venir, et qui peut concerner tel ou tel élément du passé que tel fantasme de l'avenir. Alors la question de l' "avant-coup", je dois dire que j'en suis un peu responsable, je me permets de citer Le temps éclaté. L' "après-coup" ouvre la question de savoir ce que pourrait être pour ainsi dire son "avant-coup". J'ouvre la question mais je n'y réponds pas. Je dirais (Ferrari l'a rappelé au début de cet exposé) que pour moi le concept d' "avant-coup" est absolument impensable. Il est impensable puisque l' "avant-coup" étant, dans la théorie classique, déduit de l' "après-coup", comme cet "avant-coup" n'est qu'un des éléments possibles d'autres avant-coups, il y a un ensemble qui fait structure et qui n'est jamais saisissable en tant que tel. A moins de croire les gens qui disent que la fugue de l'adolescent, qui déjà tout petit ne supportait pas les barreaux de son lit, comme je l'ai vu ou lu plus exactement. Et bien je m'excuse, mais je demande à être un peu plus informé sur le fait que l'enfant ne supporte pas les barreaux de son lit, et je demande une corrélation un peu plus étroite que celle qui est dite. Alors il y a des points qui me semblent tout à fait essentiels. En 1967, dans un article La diachronie en psychanalyse, j'ai formé 2 propositions qui sont directement en rapport avec l' "après-coup" : 1- Le moment où ça se passe n'est pas le moment où ça se signifie (c'est important). 2- Le moment où ça se signifie ne s'appréhende pas comme moment actuel mais comme rétrospection à travers l'identité et la différence. Car, en effet, les positions de Freud, dans sa découverte de la psychanalyse, consistent à dire que le trauma, ce n'est pas ce qui s'est passé à l'âge pré-pubertaire, mais le trauma est sa remémoration dans un corps pubertaire. Autrement dit, le même élément psychique introduit à titre d'expérience actuelle, ou à titre de souvenir dans un corps modifié, produit des effets tout à fait différents. Cette position que Freud adopte pour la puberté, il va également l'adopter ultérieurement en dehors de tout contexte physique, hormonal, représenté par le changement du corps à la puberté. C'est exactement ce qu'il va dire à propos de la scène primitive (et je ne veux pas vous écraser de citations), mais je vous signale quand même que dans mon édition des Cinq psychanalyses, vous trouverez ça à la p. 356, note 1. Je suis obligé de vous dire cette citation un peu longue parce qu'elle fixe les idées : il ne faut pas oublier la situation réelle existante derrière l'exposé résumé du texte, c'est Freud qui parle : "le patient analysé, qui a plus de 25 ans, prête aux impressions et aspirations de ses 4 ans, une expression verbale qu'il n'aurait jamais imaginé alors. Si l'on omet de faire cette remarque, il sera facile de trouver comique et incroyable qu'un enfant de 4 ans soit capable de tel jugement pragmatique et de pensées aussi savantes. Il n'y a là qu'un second temps d'effet après-coup". J'abrège la citation bien que je vous invite à y revenir. Ainsi, dans cette conception du temps, l'idée de "il s'est passé telle chose à tel âge" n'a aucun sens. Parce qu'au moment où le patient est amené à en reparler, d'une part, il a réinterprété, remanié, reformé ce qu'il a vécu, et déformé ce qu'il a vécu, et d'autre part il a augmenté (et là cela rejoint un peu ce qu'a dit Gutton) des choses entendues qu'il a intégrées, de récits qui lui ont été faits de l'histoire parentale, de contes de fées qui lui ont été racontés, bref le psychisme ne tolère pas la fixation de moments uniques isolés même quand ils sont traumatiques, il change, il remanie, il transforme, il intègre, il s'approprie, bien alors aujourd'hui on appelle cela la "subjectivation", et bien pourquoi pas, je n'y vois pas d'inconvénient, mais la question importante, c'est de se rappeler la position freudienne. Nous ne manquons pas de découvrir qu'un souvenir refoulé ne s'est transformé qu'après-coup en traumatisme. Et là encore, il met en cause la puberté. Je reprendrai ici un texte qui a fait couler beaucoup d'encre, ma fameuse lettre 52 (Laplanche nous a dit qu'il ne fallait plus l'appeler comme cela parce que la numérotation des lettres de Freud pouvait changer, mais peu importe), il s'agit de la lettre du 6/12/1896. Vous voyez qu'il faut remonter loin dans l'archaïque, au moment où la psychanalyse était bébé : "ce qu'il y a d'essentiellement neuf dans ma théorie, c'est l'idée que la mémoire est présente non pas une seule fois mais plusieurs fois, et qu'elle se compose de divers systèmes de signes. Pour un freudien, cette citation est capitale, c'est une citation qu'il ne peut jamais oublier. (Roussillon l'a rappelé dans un congrès récent parce que, lui aussi, était frappé par cela). Qu'est-ce que cela signifie : cela signifie que la chronique freudienne est une polychromie nécessairement et que, la sémantique freudienne est une polysémie, c'est-à-dire que les différents éléments aux différents modes d'inscriptions et de réinscriptions, entrent en articulation entre eux : cela peut être des perceptions qui sont ensuite transformées en représentations, qui sont ensuite transformées en souvenirs, etc. Mais aujourd'hui la question est encore plus importante, la question, c'est que quand nous avons affaire à un patient, nous avons affaire à divers types de matériaux. C'est-à-dire, il peut exprimer des souvenirs que, très souvent, nous mettons en question, des souvenir-écran, des fantasmes auxquels nous attribuons une valeur rétrospective modifiée de quelque chose qui les a accompagnés peut-être dans la réalité psychique seulement, peut-être aussi dans la réalité matérielle et là, bien entendu je me retrouve d'accord avec Philippe Gutton, quand il dit "le psychisme a besoin d'un autre psychisme". On peut avoir affaire à des manifestations de l'intemporalité de l'inconscient, comme le rêve par exemple, dans le rêve, l'après-coup est constant, ne serait-ce que parce que le patient vous dit "j'ai rêvé de la maison où nous passions nos vacances, ma mère portait la robe qu'elle portait au mariage de ma sour, etc.., et quant à mon père, il avait l'air en colère pour telle ou telle raison". Il y a des états de reviviscence hallucinatoire et il y a même des somatisations qui peuvent jouer ce rôle. Il y a la compulsion de répétition où l'après-coup avorte pour ainsi dire, mais cet avortement doit être compris dans la perspective de l'après-coup alors, moi j'ai proposé une phrase : "quelque chose resurgit en quelqu'un en mémoire (dans ce que j'ai appelé la mémoire amnésique) à propos de quelque chose d'autre qui lui ressemble et en diffère". Alors un mot, sur l'originaire, dans ces conditions, je vous l'avoue, l'originaire me paraît un mythe. J'avais eu l'occasion d'en parler longuement avec mon excellente amie Piera Aulagnier et je lui avais dit au fond quelque chose (qui n'est pas très différent de ce que Gutton a dit) : quand on remonte aux origines, en tout cas à ce qui est supposé être les origines, la signification saute une génération, c'est-à-dire qu'à ce moment-là l'originaire du bébé est en résonance avec quelque chose qui est significatif chez la mère, et qui éclaire ce qui se passe chez le bébé, même si le bébé n'en sait rien, et souvent, il en perçoit quelque chose. Une des autres raisons pour lesquelles je suis réticent (je l'avoue) à la comparaison entre Bébé et Ado, c'est que quand Freud dans L'homme aux loups en vient à considérer la question non pas de l'originaire mais peut-être de ce vous appelez les traces mnésiques des premières expériences, il parle d'une structure psychique qui n'est pas de même nature que le reste. Il la compare à l'instinct des animaux, à un savoir qui sera perdu mais qui pourra revenir plus tard et même prendre à nouveau la première place, alors qu'il était relégué à la deuxième place par la raison. Toutes ces raisons me font douter des comparaisons trop faciles, il est pour moi trop facile, de retrouver le bébé dans l'adolescent, quant à trouver l'adolescent dans le bébé, il faudra se lever de bonne heure ! Alors on comprend que l' "après-coup" n'est pas seulement une hypothèse balbutiante de Freud ; elle est un pivot essentiel de la conception de la temporalité qui est d'une complexité infinie, ce qui m'a amené à lui consacrer en particulier 2 volumes (je suis tout à fait d'accord avec Gutton en ce qui concerne la représentation).La question de la genèse de la représentation, la constitution de la représentation, et ce qu'il y a de remarquable dans la représentation, c'est qu'elle ne se borne jamais à représenter, c'est-à-dire que "représenter" et "associer" sont une seule et même démarche. C'est-à-dire qu'en effet, la base de notre travail, c'est la capacité associative du patient, qui est la véritable causalité psychanalytique. Alors une question : est-ce que l'après-coup est universel, général ? Je crois que l'expérience nous oblige à dire "non". C'est-à-dire que l'après-coup nécessite que les structures temporelles soient suffisamment intactes et préservées pour fonctionner. Si, pour des raisons x ou y, et nous savons que nous avons de plus en plus affaire à des enfants qui supportent des situations que personne ne supporterait, l'appareil temporel est endommagé, il ne peut plus y avoir d' "après-coup", et là nous sommes renvoyés à notre imagination élaborative pour créer des temporalités ad hoc, c'est en rassemblant ces diverses temporalités qu'on y arrivera. J'arrive au bout, je ne vous le cache pas, moi je ne suis pas un homme de compromis, et ce qui m'intéresse, c'est la causalité psychanalytique. Lorsque je lis toujours dans la préparation de ce colloque, que "l'approche du psychisme de la naissance (.) avait été jusqu'alors largement dominée par la théorie psychanalytique s'appuyant sur des étapes de la sexualité infantile, aujourd'hui les travaux psychologiques, cliniques et comportementaux sur l'attachement, ont fortement enrichi la compréhension des faits et des actions possibles". Cela pour moi c'est une phrase que je n'entends pas parce que, pour moi, cela n'a rien enrichi du tout. J'ai l'impression que tout ceci me fait penser au pâté d'alouette. Comme vous le savez, les alouettes sont rares, alors pour faire du pâté d'alouette, on mélange, une alouette et un cheval. Alors l'alouette, c'est la psychanalyse, et le cheval, c'est le reste : c'est-à-dire l'attachement, le cognitivisme, les neurosciences, bref tout ce que vous voudrez. Seulement j'entends le cheval chanter, et le cheval chante "alouette, gentille alouette".