La Revue

À corps et à cri (2eme partie) : Intersubjectivité. À propos des liens entre expériences, mots et narrations
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°95 - Page 31 Auteur(s) : Daniel Stern
Article gratuit

Introduction La relation entre l'expérience directe, les mots et les narrations soulève bien des questions. Quelle est, en particulier, la nature de la continuité ou de la transposabilité entre ces différents niveaux ? Autrement dit, quel lien peut-on établir entre les significations aux trois niveaux que sont : l'implicite pré-réfléchi et non-verbal ; l'explicite réfléchi et verbalisé ; et la narrativité. (Cette division en trois parties est, en réalité, plus complexe parce que le contenu implicite peut être créé tout en parlant, dans les interstices du langage, de sorte que deux récits, l'un implicite, l'autre explicite, peuvent être délivrés simultanément. Ce type de duo est plus la règle que l'exception chez l'adulte). En ce qui concerne le bébé au stade préverbal, beaucoup de ces questions ouvertes tournent autour de la recherche de précurseurs des mots et de la narrativité. Nous les aborderons en nous intéressant à la structuration de l'expérience directe chez les enfants au stade pré-verbal ainsi qu'à partir des expériences implicites et non-verbales des adultes. Notre démarche comportera quatre parties. Dans un premier temps, nous formulerons l'hypothèse qu'il existe une structure fondamentale qui donne une existence psychologique et un sens aux "comportements humains motivés". Nous appellerons cette structure le "schéma d'intention''. Nous y voyons une structure profonde qui sous-tend toute manifestation d'intention : que ce soit en action, en paroles ou en récit, assurant ainsi une certaine continuité de sens entre ces trois niveaux. Dans un deuxième temps, nous nous demanderons si des thèmes ou des significations psycho-dynamiques sont à l'ouvre dans les expériences implicites et non verbales. Dans un troisième temps, nous aborderons la relation entre le langage et la signification au niveau local implicite. Et enfin, nous examinerons la relation entre les récits autobiographiques et les impressions implicites au niveau local. (Par "niveau local", nous entendons les petits comportements spécifiques qui apparaissent à chaque instant et dont on a une intuition implicite). Le "comportement humain motivé" s'explique par l'existence de sa structure fondamentale d'intentionalité. Nous émettons l'hypothèse qu'il existe un processus mental fondamental qui va découper en intentions le flux du "comportement humain motivé". Le processus qui effectue ce découpage du comportement humain en intentions et en motifs doit être considéré comme une forme de mentalisation primitive, ce qui signifie, qu'il serait une tendance mentale innée nécessaire pour l'adaptation au monde social. Ce découpage intervient lorsque le comportement intentionnel est perçu chez l'autre ou ressenti par le sujet lui-même. Nous supposons qu'il y a un "schéma d'intention" qui préside à ce découpage. Ce schéma est ce qui confère une existence psychologique et un sens aux "comportements humains motivés". Le schéma d'intention est une représentation non-symbolique d'expérience motivée qui est saisie de façon implicite. Les travaux sur les bébés, cités ci-dessous le démontreront. Leurs résultats permettent de penser que cette structure fondamentale est présente au niveau local, non-verbal et implicite (c'est-à-dire à chaque instant). La forme exacte sous laquelle les intentions se manifestent dans le schéma d'intention reste à déterminer. Nous proposons que le schéma d'intention, comme structure sous-jacente, se comporte comme un référent pour identifier et donner un sens aux intentions qui sont rencontrées non seulement sous forme d'actions mais aussi qui se présentent sous forme linguistique ou narrative. En d'autres termes, l'expression d'intentions dans le langage ou la narrativité, utilise la même structure sous-jacente. De même, lorsqu'on écoute le compte-rendu verbal d'un comportement intentionnel, on fait appel à la même structure sous-jacente pour identifier les intentions et les motifs. Une façon de penser un "schéma d'intention" est de poser la question : comment pouvons-nous reconnaître, ou plus difficile, comment pouvons-nous inférer la présence d'une intention ? Comment pourrions-nous l'extirper du flot continu des comportements, dans toute leur diversité, s'il n'existait pas une structure permettant sa détection ? Le schéma d'intention est la forme qui permet aux intentions et aux motifs d'émerger à la conscience et de leur donner un sens. Ce rôle fondateur du schéma d'intention permet à l'expérience implicite, au langage et à la narrativité d'être mutuellement compréhensibles les uns aux autres. Ce schéma d'intention agit comme une structure profonde sous-jacente à ces diverses manifestations. De la même façon, il permet non seulement de faciliter mais d'assurer une certaine continuité de sens d'un niveau à l'autre. Quelles sont les observations et les concepts qui nous permettent d'accréditer cette vision des choses ? Mais, avant tout, un mot des définitions. L'intentionnalité, au sens où nous l'utilisons ici, fait référence au sentiment subjectif de tirer ou d'être tiré, de pousser ou d'être poussé vers un but ou un état final. Elle s'inscrit dans la continuité de la notion freudienne de souhait ou de désir, de la notion éthologique de "motivation activée" quant au but, et de la notion couramment acceptée de "motif". Tout cela donne le moteur et la direction d'un comportement motivé, donnant ainsi une cohérence à l'ensemble. Cela inclut également la capacité mentale à parvenir à une image ou une idée (Brentano, 1973). Sur le plan subjectif, les intentions sont ressenties comme porteuses d'une poussée ou d'une inclinaison de l'intention même vers un but pressenti ou à découvrir. Un agent implicite est à l'ouvre. Une ligne de tension dramatique constituée de sentiments et d'affects se dessine dans la course de l'intention vers son destin. Et tout cela a lieu dans un laps de temps dont l'architecture temporelle en autorise le déploiement structurel. Ce qui signifie qu'elle possède une dynamique temporelle. (L'intentionnalité peut également s'appliquer au processus d'adaptation et à la tendance, au sens de la théorie dynamique des systèmes, à aller vers une plus grande complexité et cohérence dans le processus d'organisation du self. Cependant, ces utilisations de l'intentionnalité sont abstraites et bien éloignées de ce qui est ressenti subjectivement). L'idée d'un schéma d'intention n'est pas nouvelle. La plupart des phénoménologues sont d'accord pour dire que même l'expérience vécue, pré-réfléchie ou non-réfléchie, est structurée autour d'intentions et que cette expérience (implicite) est constituée de parties différenciées, qu'elle a une architecture temporelle, et que tout ceci contribue à l'identification des intentions (Husserl, 1962 ; 1989). En d'autres termes, il doit bien exister une quelconque structure fondamentale, tel que le schéma d'intention. Des psychologues contemporains, comme Jérôme Bruner (1986 ; 1990 ; 2002) ont suggéré que les motifs (le pourquoi ? d'une histoire) sont les unités mentales de base que nous utilisons pour analyser le comportement humain. C'est à cette tendance universelle à rechercher des intentions et des motifs dans le comportement humain, que se rattachent des narrations fondées sur l'intention, indispensables à la compréhension du monde social. On peut trouver d'autres arguments pour conforter la thèse du rôle central d'une structure permettant de reconnaître les intentions dans la description que fait Stern du moment présent, moment présent qui fait émerger un « maintenant » subjectif, avant qu'il ne soit verbalisé (Stern 2003). Les travaux de Stern suggèrent que le moment présent subjectif est également organisé autour d'intentions et qu'il est inséré dans l'histoire vécue de l'émotion selon un format narratif qui se donne à comprendre alors même qu'il se déroule. Les intentions, cependant, restent l'unité fondamentale pour comprendre le comportement humain dans sa cohérence à tous les niveaux auxquels il se présente: depuis l'éphémère (quelques secondes) de l'expérience implicite du "moment présent", en passant par le déroulement d'une phrase et jusqu'au déploiement d'un mythe (des intentions plus modestes peuvent bien sûr se loger dans de plus ambitieuses). Dans le même sens, de récentes études en neurosciences utilisant les techniques d'imagerie cérébrale ont identifié des "centres de détection de l'intention" dans le cerveau. Ces centres sont activés chaque fois que quelqu'un observe des comportements chez l'autre qui l'amène à supposer une intention chez cet autre. Ce centre n'est pas activé lorsqu'on observe des comportements auxquels aucune intention ne peut être aisément attribuée (Ruby & Decety, 2001). Tout passe comme si le cerveau était câblé pour décoder les intentions. Cela peut-il s'apprendre ? Comment est-ce possible sans un terrain pré-formaté pour ce travail ? Les études développementales confirment aussi l'idée d'une distribution naturelle du comportement en unités d'intentions et de motifs. L'hypothèse qu'un schéma d'intention existe à un niveau implicite, et que le processus qui conduit à sa formation est une capacité mentale primitive, serait validée si de tels schémas d'intention étaient découverts chez des nourrissons pré-verbaux pour lesquels toute expérience est implicite et non réfléchie. Et, en effet, de récentes observations développementales suggèrent que même pour les nourrissons la tâche première lorsqu'ils observent le comportement humain est de saisir l'intention qui donne cohérence et sens à ce qu'ils observent. Par exemple, un nourrisson observe un expérimentateur qui s'efforce de lâcher un objet dans un récipient, mais sans succès. En premier lieu, l'objet est lâché avant d'arriver au-dessus du récipient. Puis il est lâché après être passé au-dessus du récipient. L'enfant ne le voit jamais lâché dans le récipient. Plus tard, lorsqu'on donne à l'enfant le récipient et l'objet, il lâche l'objet immédiatement dans le récipient et semble content de lui. L'enfant a compris l'intention quand bien même il ne l'a jamais vue se réaliser avec succès. Il donne priorité à l'intention qu'il a déduit des actions qu'il a observées (Meltzoff, 1995 ; Gopnik & Meltzoff, 1998) Dans une autre expérience, un bébé regarde un expérimentateur qui essaie de retirer les disques des extrémités d'un objet en forme d'haltère. L'expérimentateur essaie mais échoue. Un peu plus tard si on confie le même objet au bébé, il retire immédiatement les disques des extrémités et semble pleinement satisfait. Une fois encore, le bébé a privilégié l'intention supposée sur l'action observée. La vérification de cette même expérience effectuée avec d'autres enfants, consiste à remplacer l'expérimentateur par un robot, lequel tente de retirer les disques à son tour et échoue également. Cependant, lorsque ces enfants ont en main l'objet après avoir observé le robot échouer, ils n'essaient pas d'en retirer les extrémités. Pour le bébé, les robots n'ont pas d'intentions. (Meltzoff, 1995; Gopnik & Meltzoff, 1998). Il existe bien d'autres observations qui apportent la preuve de la primauté de l'intention inférée sur l'action observée. (Rochat, 1999; Gergely et al, 1995; Gergely & Csibra, 1997). Dans une même veine, les conceptions récentes sur l'acquisition du langage par les enfants accordent une place centrale aux intentions. Tomasello (2003) propose une théorie de l'acquisition du langage qui n'est pas basée sur la grammaire générative ou sur un processus inné d'acquisition du langage qui serait largement axé sur la syntaxe. Il ne s'agit pas non plus d'un pur apprentissage par association qui lie signifiant et signifié. Il s'agirait plutôt d'une description pragmatique (usage based) de la façon dont un enfant construit un langage. Au centre de sa description on trouve l'idée que le langage est affaire de communication d'intentions. Les deux seules aptitudes nécessaires pour que le langage émerge sont : l'aptitude et le désir de capter les intentions des autres ainsi que l'aptitude à reconnaître des patterns récurrents de sonorité et de contexte. Ceci mis en place, ce que le langage fait en priorité c'est établir un cadre (ou une scène) de co-attention, et au sein de ce cadre comprendre les intentions de communiquer. Ces intentions ne s'adressent ni à des objets ni à des concepts mais bien à l'état d'intentionnalité de l'autre. Le terrain de jeu du langage est un espace commun intersubjectif, et le but du jeu consiste à influencer l'état d'intentionnalité de l'autre. Par exemple, même les premières paroles telles que "encore" sont fonctionnellement plus que de simples mots. Ce sont sont des "holophrases"' cherchant à exprimer une intention complète: "Donne-moi plus de cela" ou "Peux-tu refaire ça pour moi / à moi". Ce sont des intentions condensées en un seul mot dont l'objectif est de transformer la posture intentionnelle de l'autre, de lui faire faire, ou voir, ou penser quelque chose. A la lumière de ces découvertes, le rôle central des intentions dans l'acquisition du langage revêt une même importance que celui qu'il avait, dans la discussion développée un peu plus haut, sur le rôle organisateur des intentions dans l'expérience vécue de façon implicite. En résumé, notre proposition est la suivante : la distribution du comportement humain motivé en intentions est une capacité mentale primitive que révèle une structure fondamentale, le schéma d'intention. Ce schéma est implicitement assimilé et représenté de façon non-symbolique. De plus, ce schéma sous-tend la formation de toute manifestation d'intention, que ce soit en action, en paroles ou en récits. Ainsi, un large degré de continuité de signification est maintenu tout au long des niveaux implicites, explicites et narratifs. Signification psychodynamique au niveau local implicite Le niveau local implicite, non-verbal peut-il avoir une signification psychodynamique ? Est-il suffisamment complexe ? Est-il adéquat? Généralement parlant, les découvertes sur le plan développemental ont mis en évidence que les expériences implicites ne sont pas des évènements appauvris limités aux seules expériences sensori-motrices ou aux routines de type "sucer son pouce" ou "faire du vélo". Elles peuvent engager, au contraire, un niveau élevé et complexe de connaissance qui met en jeu des réponses d'ordre affectif, des attentes et des pensées. La connaissance implicite n'est pas non plus nécessairement plus primitive. Elle n'est pas remplacée à l'apparition du langage, pas plus qu'elle n'est transformée en langage dans le développement ultérieur. (Lyons-Ruth, 1998 ; 1999). Bien au contraire, le domaine implicite ne cesse de croître en volume et en sophistication avec l'âge. Ce savoir implicite est certainement un bien plus large domaine de connaissance du comportement humain que le savoir explicite, ceci à tout âge, pas seulement dans la petite enfance. Il possède l'avantage d'être analogique plutôt que digital. Les domaines implicites et explicites existent en parallèle. Et chacun d'eux est servi par des systèmes partiellement distincts de perception et de mémoire. Chacun représente à sa manière la structure intentionnelle du comportement humain. Mais pouvons-nous cependant parler d'évènements psychodynamiques au niveau local implicite ? L'observation d'enfants âgés de douze mois sous l'angle de la théorie de l'attachement révèle des patterns comportementaux pertinents pour notre discussion. Par exemple, des mères laissent leur enfant dans une pièce (environnement inconnu de l'enfant). Après un certain temps, lorsque la mère revient dans la pièce (phase de réunion de l'expérience de la strange situation), les bébés qui ont été séparés de leur mère ont des attitudes différentes, certaines de ces attitudes pouvant être qualifiées de insecure (Ainsworth et al. 1978). L'une de ces attitudes insecure (A - Evitant) consiste à ne pas courir ou ramper vers la mère avec les bras tendus pour être pris et tenu contre elle, à l'inverse de ce que feraient des enfants secure. Au contraire, ils ignorent leur mère et paraissent agir comme si rien ne s'était produit. Cependant, des indices physiologiques et hormonaux de stress démentent cette impression. Des études comportementales additionnelles montrent que ces bébés savent parfaitement que leur mère est de retour. La suite de leur jeu est moins attentive et intéressée. Il faut se rappeler que ce sont des nourrissons au stade pré-verbal. Dans une telle situation, ces bébés sont, en fait, en conflit. Ils souhaiteraient aller vers leur mère et rétablir le contact affectif mais ils ont appris qu'un tel geste aurait pour effet probable de voir leur mère les ignorer voire les rejeter, c'est à dire s'éloigner encore plus d'eux. Ils font un compromis. En décidant d'ignorer leur mère, ils lui offrent l'occasion de se rapprocher d'eux. Ils ont mis en ouvre une stratégie accommodatrice (défensive ?) pour maximiser la proximité d'avec leur mère ainsi que leur sécurité. Cette stratégie de l'évitement opère complètement au niveau local ou implicite, elle prend à peine quelques secondes et ne comporte qu'un seul ou très peu de mouvements relationnels. Cependant, cette stratégie transmet clairement des significations psychodynamiques. On pourrait même dire qu'un tel pattern est le résultat d'un compromis dans le conflit entre désir et réalité. Un autre exemple provient de l'observation chez le nourrisson de la référentiation sociale (Emde & Sorce, 1983 ; Klinnert et al. 1983). Si un enfant de 9 à 12 mois est confronté à une situation affectivement ambigüe ou très nouvelle dans laquelle il ne sait plus comment répondre et quoi ressentir, il va se tourner vers le visage de sa mère ou de son père pour voir comment ils interprètent la situation. S'ils sourient, l'enfant sourira. S'ils montrent de la crainte, l'enfant pleurera. C'est ce que l'on appelle la référentiation sociale. Dans l'une des expériences, le bébé est placé à l'extrémité d'une salle avec sa mère d'un côté de la pièce et son père du côté opposé. A l'autre bout de la salle, un stimulus très ambigu est présenté. L'enfant regarde le visage souriant de sa mère et ensuite le visage apeuré de son père. Il est paralysé. Il va essayer un pattern comportemental puis l'interrompre et en essayer un autre. Son comportement devient désorganisé avec force auto-manipulation. Le bébé montre clairement un conflit interne (basé sur une discordance externe) conduisant à la désorganisation plutôt qu'une capacité à se sortir d'affaire ou une stratégie défensive. Là encore, des forces conflictuelles sont clairement à l'ouvre, à chaque intant, au niveau local, mettant en jeu des comportements non-verbaux implicites. On peut encore trouver un autre exemple d'élément psycho-dynamique au niveau local implicite dans le dialogue verbal lors d'une séance de thérapie. Un autre exemple de psychodynamique au niveau local implicite provient du dialogue verbal lors d'une séance de thérapie. Nous nous référons , ici, au matériel clinique discuté dans les travaux du Boston Change Process Study Group (Stern, et al. 1998 ; Boston CPSG, 2003 ; 2004). Dans ce groupe, nous pensons que les significations implicites se font par l'intermédiaire du langage, mais ce n'est pas tant le strict contenu de ce qui se dit qui est important que l'accent mis sur l'usage du langage en tant qu'outil pour accorder (finetune) implicitement le champ inter- subjectif (Rappelez-vous qu'une signification implicite peut être générée dans les interstices du langage à tel point que deux récits, l'un explicite et l'autre explicite, peuvent être communiqués de façon simultanée). Les significations implicites sont des formes de "mise en actes" avec tout le potentiel pour être teintées d'aspects psychodynamiques. Partir du niveau local implicite pour aller vers le niveau explicite du langage Le saut qui consiste à passer du niveau local (signification implicite) au niveau verbal réfléchi (signification explicite) pose deux problèmes classiques en philosophie. Premièrement, une expérience vécue et comprise implicitement a-t-elle une signification en soi, ou toute signification vient-elle de l'acte de réflexion et de verbalisation ? Et, deuxièmement, dans quelle mesure l'acte de réflexion et de verbalisation déforme-t-il l'expérience qui est vécue implicitement ? Les réponses à ces questions feraient apparaître probablement des limites au degré d'intégration des différents niveaux,mais elles nous aideront à structurer notre exploration de manière générale. Ce qui ce passe au cours du passage de l'implicite à l'explicite est le sujet d'un grand débat en philosophie phénoménologique. Zahavi discute de l'essence de ce débat (1999 ; 2003). Pour résumer, d'un côté il y a ceux qui pensent que l'acte de réflexion déforme l'expérience primaire pré-réflective. Ils soutiennent que l'acte de réflexion transforme l'auto expérience implicite en un objet et ce faisant, agit comme un miroir déformant de quelque chose qui était subjectif à l'origine (Natorp 1912). Heidegger (1982 ) est d'accord, dans la mesure où, lorsqu'une expérience vécue est passée au crible de la réflexion, elle n'est plus désormais de l'ordre du vécu et n'est donc plus subjective. Quant à Sartre (1943), il distingue une réflexion impure qui réifie l'expérience primaire introduisant ainsi une perturbation dans la transformation de l'expérience primaire en réflexion. Derrida (1967, 1972) va plus loin, et soutient qu'il existe une fracture inhérente qui engendre une distorsion entre l'expérience primaire et l'expérience réfléchie. Il associe également la réflexion au langage comme le font de nombreux psychanalystes. Certains vont plus loin encore et suggèrent que (d'un point de vue clinique) il n'existe pas d'expérience originaire (signification implicite) tant qu'elle ne peut émerger grâce à la réflexion et la verbalisation, comme si, seule, la verbalisation générait notre réalité expériencielle. En discutant de la relation qui existe entre l'expérience primaire et le langage, Lacan (1977) établit une sorte de compromis en s'appuyant sur une métaphore intéressante : un côté d'un matelas (le langage) est rattaché à l'autre côté du matelas (l'expérience vécue) par quelques points épars où sont placés les boutons ("capitons") reliés entre eux par des ficelles qui traversent le matelas, sinon les deux côtés du matelas ne sont pas en contact direct. De l'autre côté, il y a ceux, bien moins nombreux, qui soutiennent qu'il existe une correspondance directe, continue et fidèle entre le niveau d'expérience primaire et l'expérience réfléchie (et le langage). Cependant, la plupart adoptent une position plus nuancée, à mi-chemin entre ces extrêmes. Alors qu'Heidegger croit que la réflexion objectifie la subjectivité, il pense aussi que l'expérience primaire vécue se construit autour d'une intentionnalité et que cette organisation est intuitive (intuited). C'est cette construction qui rend l'expérience primaire interprétable, en dernier ressort, au niveau réflectif et linguistique. En d'autres termes, la réflexion (signification explicite) ne produit pas un compte rendu fidèle de la signification implicite mais elle en capture l'essence. C'était, très largement, la position de Husserl (1962 ; 1989) qui a postulé que l'expérience primaire possède une forme morphologique avec des différenciations internes et une structure temporelle. La réflexion peut accentuer ou intensifier l'expérience vécue. Sartre (1943) est d'accord en disant que la réflexion ne révèle rien de nouveau, elle révèle seulement et thématise ce qui est déjà familier dans l'expérience vécue originaire et pré-réflective. Récemment, on a pu suggérer que le "moment présent" vécu est fortement organisé autour des axes d'une micro structure narrative intentionnelle, c'est-à-dire qu'un schéma d'intention sous-tend les expériences vécues, de courte durée, tout autant que des narrations dont le récit s'étend sur de longues périodes de temps (Stern, 2003) C'est à partir de ces formulations que nous posons que la signification implicite et la signification explicite sont des versions différentes d'une même unité de distribution, à savoir le schéma fondamental d'intention-nalité. Ainsi, nous adopterons la position selon laquelle la réflexion (avec la verbalisation) agit aux fins de thématiser, accentuer et intensifier l'expérience implicite déjà structurée. Mais elle peut aussi diluer, distancier et abstraire l'individu de telles expériences vécues. Les mouvements relationnels qui constituent la matière implicite pré-réfléchie d'une psychothérapie sont construits sur l'intention d'altérer ou d'adapter le champ intersubjectif. C'est en ce sens que ces mouvements relationnels sont déjà structurés intentionnellement lorsqu'ils sont vécus implicitement. La réflexion prendra ces petits moments (happenings) structurés intentionnellement et les accentuera, les intensifiera et les thématisera en les rendant explicites linguistiquement. Comme la plupart des psychothérapeutes l'attestent, le parallaxe introduit par le langage peut être très utile cliniquement car il fournit un second point de vue. L'implicite et l'explicite agissent comme une mélodie et son ombre harmonique. Laquelle est la mélodie et laquelle est l'ombre dépend de ce sur quoi on porte son attention. Ce sont des présentations différentes du même thème, l'un verbalisé, l'autre mis en acte et vécu. Il y a une autre façon de relier l'implicite et l'explicite. C'est lorsque quelque chose se passe qui est compris implicitement par deux partenaires. On peut y faire référence à l'aide d'un simple label linguistique : "cela" ou ''ce qui s'est passé quand.". Toute l'expérience implicite est ainsi condensée en un seul mot ou une phrase. Cela évite le voyage souvent périlleux et difficile de la traduction, cependant cela rend l'expérience disponible pour devenir un référent verbalisé en vue d'une élaboration linguistique ultérieure. En résumé, les évènements au niveau local ont déjà une signification implicite qui est structurée en termes de schéma d'intention. L'acte de réflexion qui génère une signification explicite peut se produire parce que lui aussi est structuré dans les termes du même schéma d'intention. Il en résulte deux présentations similaires bien que différentes. Elles peuvent avoir des relations diverses mais au final, la version explicite ne peut pas trop s'écarter de la version implicite. Après tout, le discours ordinaire est à propos de quelque chose, il ne porte pas sur le langage de sa propre expression (comme en poésie). Ce "quelque chose" n'est rien d'autre que l'expérience directement vécue qui avait été comprise implicitement. Ce point de vue jette une lumière différente sur la question des précurseurs comportementaux (gestuelle etc.) du langage. Si on le suit, cela signifie qu'il n'y a pas de précurseurs. Il faut plutôt penser que le langage et l'action partagent la même structure sous-jacente, le schéma d'intention. Ainsi, langage et action peuvent être des présentations séparées d'une impulsion similaire sans que l'un soit la base sur laquelle l'autre construit. Mise en rapport du niveau local implicite avec le niveau narratif Passer du niveau de signification implicite à une narration faite à un parent ou à un thérapeute représente un grand saut. Le récit que l'on peut faire de ses expériences passées et présentes constitue une donnée commune à toutes les thérapies verbales, (Schafer, 1981 ; Spense, 1976) et une composante majeure des dialogues entre parents et enfants à partir de l'âge de quatre ans (par exemple : "Que s'est-il passé à l'école aujourd'hui ? Et bien, je ."). Des miroirs déformants différents sont à l'ouvre dans cette transformation en narrativité. L'existence d'un schéma d'intention fondamental rend ce saut plus facile. Comme nous l'avons dit plus haut, la narrativité se construit aussi autour d'intentions. La structure narrative révèle comment nous passons au crible et interprétons le monde humain pour le comprendre -pour le rendre signifiant. Et à nouveau, la destinée d'une intention (qu'elle soit souhait, désir, ou motif) en est la clef de voûte. En d'autres termes, nous redécouvrons le même schéma d'intention, mais à plus grande échelle. En ce sens, la plupart des compréhensions implicites des intentions à l'échelle du "ici et maintenant" sont structurellement des micro-formes d'une intentionnalité narrative, même minimale. Une narration est constituée de plusieurs expériences implicites au niveau local. Celles-ci sont semblables aux briques d'un récit auto-biographique.Cependant, pour construire une narration, certaines bribes d'expériences, mais pas toutes, sont sélectionnées (celles, déjà formatées sous forme narrative par le schéma d'intention). Ceci peut introduire une première distorsion. Ces bribes d'expérience peuvent être aussi ré-assemblées dans un ordre chronologique différent de celui dans lequel elles ont été vécues. Cela peut générer une distorsion d'un autre ordre. Et d'autres expériences peuvent se voir attribuer une importance ou un poids plus ou moins grand que celui qu'elles avaient à l'origine. C'est là un troisième type de distorsion. La structure narrative ouvre à la narration un large espace pour façonner sa version de ce qui s'est passé. La narrativité ne recherche pas la vérité historique, elle recherche une version vraisemblable à la vie telle qu'elle a été vécue. (Spence, 1976 ; Ricoeur, 1977 ; Schafer, 1981). Ainsi, l'expérience vécue au niveau local peut être thématisée autrement lorsqu'elle prend une forme narrative. D'autres narrations appartenant à des temps différents (passé éloigné, passé proche, présent) et d'autres activités (lieu de travail, maison, transport) peuvent également se condenser pour construire une narration dont la généralisation les dépasse. C'est certainement ce qui rend les interprétations potentiellement si aidantes. Néanmoins, ces narrations ne peuvent enfreindre la vraisemblance des expériences au niveau local qui les constituent. Un récit n'est pas seulement constitué de l'abstraction de l'expérience locale. S'il n'était qu'abstraction, il serait plus une théorie qu'une narration. Il doit y avoir des évènements spécifiques décrits au niveau local pour que le récit prenne vie et qu'il devienne un compte-rendu convaincant de la vie d'un individu particulier. L'une des manières internes d'évaluer un récit est de tester sa cohérence. Et un aspect important de la cohérence est que les exemples spécifiques ou les "vignettes" de la vie expérimentée implicitement -depuis le niveau local- soient cohérents avec les abstractions qu'ils sont habituellement chargés d'illustrer. (L'Adult Attachement Interview utilise la cohérence d'un récit comme une mesure importante. On propose à une jeune mère de donner un compte-rendu global de sa relation à sa propre mère. Puis, on lui demande de donner des exemples concrets de ces généralités sous forme de récits d'expériences particulières vécues avec sa mère au niveau local. Les descriptions au niveau local sont alors évaluées au regard de leur adéquation avec la catégorisation générale de façon à obtenir une mesure de la cohérence. (Main, Kaplan & Cassidy, 1989). C'est, bien sûr, ce que les thérapeutes passent leur temps à faire. Ils passent constamment des généralisations aux exemples spécifiques et vice versa, testant tour à tour cohérence et vraisemblance. In fine, cependant, la mise à l'épreuve de la vraisemblance d'une généralisation (ou d'un récit, d'une interprétation, d'une hypothèse de travail) doit être l'expérience telle qu'elle a été directement vécue qui avait été comprise implicitement. Ce point de vue jette une lumière différente sur la question des précurseurs comportementaux (gestuelle etc.) du langage. Si on le suit, cela signifie qu'il n'y a pas de précurseurs. Il faut plutôt penser que le langage et l'action partagent la même structure sous-jacente, le schéma d'intention. Ainsi, langage et action peuvent être des présentations séparées d'une impulsion similaire sans que l'un soit la base sur laquelle l'autre construit. Mise en rapport du niveau local implicite avec le niveau narratif Passer du niveau de signification implicite à une narration faite à un parent ou à un thérapeute représente un grand saut. Le récit que l'on peut faire de ses expériences passées et présentes constitue une donnée commune à toutes les thérapies verbales, (Schafer, 1981 ; Spense, 1976) et une composante majeure des dialogues entre parents et enfants à partir de l'âge de quatre ans (par exemple : "Que s'est-il passé à l'école aujourd'hui ? Et bien, je ."). Des miroirs déformants différents sont à l'ouvre dans cette transformation en narrativité. L'existence d'un schéma d'intention fondamental rend ce saut plus facile. Comme nous l'avons dit plus haut, la narrativité se construit aussi autour d'intentions. La structure narrative révèle comment nous passons au crible et interprétons le monde humain pour le comprendre -pour le rendre signifiant. Et à nouveau, la destinée d'une intention (qu'elle soit souhait, désir, ou motif) en est la clef de voûte. En d'autres termes, nous redécouvrons le même schéma d'intention, mais à plus grande échelle. En ce sens, la plupart des compréhensions implicites des intentions à l'échelle du "ici et maintenant" sont structurellement des micro-formes d'une intentionnalité narrative, même minimale. Une narration est constituée de plusieurs expériences implicites au niveau local. Celles-ci sont semblables aux briques d'un récit auto-biographique.Cependant, pour construire une narration, certaines bribes d'expériences, mais pas toutes, sont sélectionnées (celles, déjà formatées sous forme narrative par le schéma d'intention). Ceci peut introduire une première distorsion. Ces bribes d'expérience peuvent être aussi ré-assemblées dans un ordre chronologique différent de celui dans lequel elles ont été vécues. Cela peut générer une distorsion d'un autre ordre. Et d'autres expériences peuvent se voir attribuer une importance ou un poids plus ou moins grand que celui qu'elles avaient à l'origine. C'est là un troisième type de distorsion. La structure narrative ouvre à la narration un large espace pour façonner sa version de ce qui s'est passé. La narrativité ne recherche pas la vérité historique, elle recherche une version vraisemblable à la vie telle qu'elle a été vécue. (Spence, 1976 ; Ricoeur, 1977 ; Schafer, 1981). Ainsi, l'expérience vécue au niveau local peut être thématisée autrement lorsqu'elle prend une forme narrative. D'autres narrations appartenant à des temps différents (passé éloigné, passé proche, présent) et d'autres activités (lieu de travail, maison, transport) peuvent également se condenser pour construire une narration dont la généralisation les dépasse. C'est certainement ce qui rend les interprétations potentiellement si aidantes. Néanmoins, ces narrations ne peuvent enfreindre la vraisemblance des expériences au niveau local qui les constituent. Un récit n'est pas seulement constitué de l'abstraction de l'expérience locale. S'il n'était qu'abstraction, il serait plus une théorie qu'une narration. Il doit y avoir des évènements spécifiques décrits au niveau local pour que le récit prenne vie et qu'il devienne un compte-rendu convaincant de la vie d'un individu particulier. L'une des manières internes d'évaluer un récit est de tester sa cohérence. Et un aspect important de la cohérence est que les exemples spécifiques ou les "vignettes" de la vie expérimentée implicitement -depuis le niveau local- soient cohérents avec les abstractions qu'ils sont habituellement chargés d'illustrer. (L'Adult Attachement Interview utilise la cohérence d'un récit comme une mesure importante. On propose à une jeune mère de donner un compte-rendu global de sa relation à sa propre mère. Puis, on lui demande de donner des exemples concrets de ces généralités sous forme de récits d'expériences particulières vécues avec sa mère au niveau local. Les descriptions au niveau local sont alors évaluées au regard de leur adéquation avec la catégorisation générale de façon à obtenir une mesure de la cohérence. (Main, Kaplan & Cassidy, 1989). C'est, bien sûr, ce que les thérapeutes passent leur temps à faire. Ils passent constamment des généralisations aux exemples spécifiques et vice versa, testant tour à tour cohérence et vraisemblance. In fine, cependant, la mise à l'épreuve de la vraisemblance d'une généralisation (ou d'un récit, d'une interprétation, d'une hypothèse de travail) doit être l'expérience telle qu'elle a été directement vécue implicitement et avant toute réflexion. C'est la seule échelle de mesure de la vraisemblance par rapport à ce qui est vécu -un peu comme ce que l'on peut connaître implicitement de ses expériences personnelles. Et cette mesure est possible parce que les deux niveaux, implicite et narratif, ont la même structure interne (un schéma d'intention), vu à des échelles très différentes. Il reste la question de l'échelle. Les évènements au niveau local ne durent que quelques secondes. Les narrations d'un vécu peuvent s'étendre sur de longues périodes. Comment les rapprocher ? Les concepts de la psycho-dynamique sont ici essentiels. Sur quel spectre de comportement et d'activité mentale les principes de la psychodynamique s'appliquent-ils ? Si nous prenons l'exemple d'une structure de caractère dans sa conception traditionnelle, les motivations, souhaits et défenses qui expriment la structure de caractère se manifestent dans toutes les activités, des plus petites aux plus grandes : qu'il s'agisse de la couleur que vous portez, de votre exactitude ou de vos réactions émotionnelles, bref, de votre style personnel qui imprègne tout ce que vous faites. Si on laisse de côté le caractère, le débat qui consiste à savoir si certaines fonctions du moi peuvent avoir une autonomie par rapport aux motivations issues du conflit, reste ouvert. Pour autant que ces fonctions ne sont pas autonomes (la majorité), les motivations inconscientes vont infiltrer toute pensée, sentiment ou comportement à un certain degré, quelqu'en soit le niveau. Qu'y a t-il donc de surprenant dans l'idée que les petits évènements au niveau local portent également la marque d'influences psychodynamiques ? C'est en ce sens que les significations implicites au niveau local sont comme des fractales, des structures qui gardent la même forme élémentaire au travers de tout changement d'échelle. Ces significations implicites sont comme "le monde dans un grain de sable". Bien évidemment, la narrativité (et l'interprétation) est faite de beaucoup d'évènements locaux imbriqués qui soit, ont fait l'objet d'une abstraction, soit ont été utilisés comme exemple de l'abstraction (pour démontrer sa cohérence). Un récit autobiographique est ainsi un mélange d'évènements locaux imbriqués, d'évènements locaux abstraits et d'évènements locaux illustratifs -tout cela pour créer une vue d'ensemble qui est thérapeutiquement utile parce qu'elle offre une vision du vécu sous un angle nouveau et plus inclusif. Cependant, la nouvelle vision ne peut contredire les évènements locaux qui la constituent. Il subsiste une dernière problématique associée au niveau narratif. Les narrations ne sont pas seulement des histoires, elles sont aussi racontées à quelqu'un et le récit se déroule dans le moment présent. Ceci est aussi vrai pour les narrations primitives d'un enfant de quatre ans que pour ceux d'un adulte. La manière de raconter possède ses propres significations explicites et implicites qui enrichissent l'histoire. L'histoire et sa narration convergent même si elles mettent en ouvre des temps et actions différents. C'est la convergence que le thérapeute entend et avec laquelle il travaille. C'est une riche imbrication de l'implicite et de l'explicite. L'écoute du récit d'un patient implique pour le thérapeute un voyage à rebours du récit raconté par le patient vers l'expérience qu'il engendre chez le thérapeute ou celui qui l'écoute. D'une manière ou d'une autre, le récit du patient doit engendrer une expérience chez le thérapeute (nous ne parlons pas du contre-transfert en particulier mais plutôt des images mentales et des sentiments qui se succèdent lors de l'écoute). Les mots portent la signification explicite, mais comment le sentiment de la signification implicite spécifique de ce qui s'est passé au niveau local peut-il être communiqué ? Le chemin va des mots prononcés par le narrateur vers (virtuellement) l'expérience ressentie au niveau local par l'auditeur. Cela peut se produire de deux façons. Des expérimentations récentes montrent que des concepts-mots ne sont pas seulement stockés au centre du langage et dans un système global et a-modal (qui gère l'explicite) mais sont aussi rangés dans des zones perceptives associées à l'essence du concept. Par exemple, les mots, "creuse, grimpe, marche" sont stockés dans des régions spécifiques du cerveau associées au mouvement, alors que des mots comme "couine, gémit, chante" sont stockés dans des régions spécifiques du cerveau associées à l'écoute (James & Gautier, 2003). Il semble que l'implicite et l'explicite sont l'un et l'autre transmis par le seul canal des mots. Une deuxième voie peut être suggérée par les récentes découvertes sur les "neurones miroir". Ces derniers fournissent des mécanismes neuro-biologiques possibles pour comprendre les phénomènes suivants : lire l'état d'esprit d'autrui, particulièrement ses intentions ; entrer en résonance avec les émotions d'autrui ; partager l'expérience d'un autre ; appréhender une action observée (vocale autant que visible) de façon à pouvoir l'imiter ; en bref, sympathiser avec quelqu'un d'autre et établir un contact intersubjectif (Gallese, 2001 ; Rizzolatti, Fogassi & Gallese, 2001). Les "neurones miroir" sont adjacents aux neurones moteurs. Ils sont en action chez un observateur qui ne fait rien d'autre que regarder une autre personne agir (par exemple, prendre un verre). Les modalités d'action des neurones chez l'observateur répliquent très exactement celles qui auraient été mises en ouvre s'il essayait lui-même de prendre ce verre. En bref, l'information visuelle reçue, lorsque l'on observe quelqu'un d'autre agir, est enregistrée dans le registre de la représentation motrice équivalente dans notre propre cerveau grâce à l'activité de ces neurones miroir. Cela nous permet de participer de façon directe aux actions d'un autre sans avoir besoin de l'imiter. Nous expérimentons autrui comme si nous exécutions la même action ou ressentions la même émotion. Ces mécanismes "comme si" ont été décrits par Damasio (1999) et Gallese, (2001). Braten (1998) décrit ce mécanisme comme "la participation altero-centrée". Cette participation à la vie mentale d'autrui crée un sentiment de ressentir/partager avec/ comprendre, en particulier les intentions et les ressentis. J'utilise le terme de "ressentis" plutôt que "affects" intentionnellement de façon à inclure les sentiments, les sensations sensorielles internes et les sensations motrices, en accord avec la vision classique de Darwin sur l'affect. Ce qui est vrai des mouvements visibles, comme prendre un verre, est aussi vrai des vocalisations incluant les mots. Les neurones miroir, présumés représenter les cordes vocales, la bouche et la langue en action, se mettent en marche au niveau central quand nous entendons quelqu'un parler. Nous savons à quoi ressemble l'expérience qui consiste à produire ce genre de son. (C'est l'une des raisons pour lesquelles l'acte par lequel quelqu'un se racle la gorge peut provoquer en nous une sensation dans la gorge. C'est probablement aussi pourquoi les nouveau-nés sont capables de tirer la langue par imitation). Les éléments des sons parlés, transmis de cette façon incluent : la tension, l'effort, l'intensité, la retenue, la mélodie, le rythme, les harmoniques ainsi que toutes les autres caractéristiques para-linguistiques du son, c'est à dire tout ce qui constitue le contexte de ressenti essentiel du mot entendu. Les façons d'écouter un discours sont moins différentes que vous ne l'imaginez de celles qui consistent à regarder une danse ou une performance athlétique. On ressent la performance et on y participe virtuellement. C'est pour cette raison qu'écouter un récit évoque inévitablement des expériences affectives au niveau de l'expérience vécue, c'est à dire au niveau local, en concomitance avec la production d'un ''faire-sens'' du mot. Il y a, de façon très importante, la tâche plus évidente du "faire-sens" explicite de ce qui est dit. Cet acte de "faire-sens" est aussi, en lui-même, une expérience directe vécue, pendant l'écoute. Alors que les mots de chaque phrase du narrateur sont prononcés, il y a chez l'auditeur, une compréhension progressive de ce qui est dit explicitement et une création progressive d'images de ce qui émerge. Des symboles se superposent aux images qui véhiculent l'expérience virtuelle des sensations et des ressentis. Ceci impliqueune re-contextualisation, ré-interprétation et altération constante des images, au fur et à mesure que les phrases sont dites. L'auditeur ne prête qu'une attention partielle aux mots, une attention partielle aux images qui changent et aux ressentis virtuels qu'elles évoquent. Ainsi, en allant du récit entendu à l'expérience vécue, l'auditeur passe au travers du langage comme au travers d'un médium semi-transparent pour parvenir aux images et aux structures implicites. De sorte que, à la fin de la phrase, l'auditeur a deux expériences directes imbriquées : celle du flux implicite d'affects, de ressentis et d'images et celle de la signification explicite. En d'autres termes, le flux disccursif de celui qui parle, devient pour l'auditeur une sorte de duo des expériences implicites et explicites. Le rôle des images qui apparaissent au cours d'une narration ne peut jamais être surestimé. Nombreux sont les cognitivistes et psycho- linguistes actuels qui ont concentré leur attention sur le langage figuratif (la métaphore, la métonymie, l'ironie et les oxymores) plutôt que sur le langage littéral usuel. (Gibbs, 1994 ; J&L). Par exemple, dans une étude, il a été trouvé que les gens utilisent 1.8 nouvelles métaphores par minute. Lorsqu'il s'agit de sujets à contenu émotionnel (comme en psychothérapie), le taux de langage figuratif augmente. L'ancien point de vue était que pensée et langage sont littéraux de façon inhérente. Le langage figuratif, par contre était considéré comme une élaboration, un ornement ou une déviation du langage littéral, requérant un processus mental additionnel et un plus grand développement linguistique. Le point de vue actuel est que le langage figuratif est fondé sur des structures pré-conceptuelles qui émergent de l'expérience corporelle et des situations expérimentales. Ces derniers constituent des modes de pensée fondamentaux, indépendants du langage. Les métaphores requièrent, en général, deux images (à cheval sur plusieurs domaines : perceptif, affectif, sensoriel, sensori-moteur, etc..) soient superposées et que des caractéristiques communes soient captées. Cela signifie que la métaphore apparaît comme une propriété émergente de la surimpression. Fondamentalement, les éléments du langage figuratif sont des schémas, des images ou des oncepts non-verbaux qui apparaissent naturellement lors de la rencontre avec la nature et de nos propres corps dans la nature. C'est en ce sens qu'ils sont des modes basiques de pensée et d'expérience. C'est seulement secondairement que le langage utilise ces modes basiques. Ce point de vue est important lorsqu'on s'intéresse à la phénoménologie du discours narratif. La structure narrative d'une histoire racontée contient une caractéristique supplémentaire qui stimule l'auditeur : une ligne de tension dramatique. Pour prendre la peine de raconter un récit il faut ce que Bruner appelle "un trouble", c'est à dire un quelconque conflit, déséquilibre ou incompréhension. Le scénario avec sa poussée d'intentionnalité doit résoudre ce trouble. Ce sont en grande partie les résolutions et les écueils en chemin qui créent la ligne de tension dramatique. Cela ajoute quelque chose d'autre à l'expérience vécue de l'écoute de l'histoire. Il y a des révélations, des impasses, des confrontations, des crises, des dénouements, et autres évènements qui perturbent l'expérience vécue de l'auditeur comme seul le format narratif peut le faire. En dernier lieu, il y a encore un autre événement qui se produit quand le récit et l'écoute prennent place. L'auditeur perçoit qu'il est en train de vivre globalement la même expérience que celle que le narrateur a vécu et revit encore au moment où il la raconte. Et le narrateur perçoit que l'auditeur partage cette double ou triple expérience. En bref, un état intersubjectif de partage d'expérience prend place. Le champ intersubjectif de ce partage est constamment actif. Les déplacements au sein de ce champ intersubjectif procurent encore un autre niveau d'expérience qui accompagne les expériences implicites et explicites d'une narration-écoute. Au final, nous avons un trio. Nous avons négligé en connaissance de cause le problème du délai et de l'amnésie dans la mesure où ils concernent les expériences directes implicites de l'enfant au stade pré-verbal qui pourront trouver une représentation linguistique plus tard, après que le langage aura été acquis. Cela pose des problèmes supplémentaires. Pour résumer, nous disons que la psycho-dynamique est à l'ouvre et peut être repérée au niveau local, implicite de l'expérience. Nous faisons l'hypothèse d'une structure mentale fondamentale, un "schéma d'intention" qui opère à ce niveau non-verbal pour structurer l'expérience. Le sens au niveau implicite peut être en continuité avec le sens présenté sous forme linguistique car ils utilisent tous deux le même schéma d'intention. De la même façon, la version explicite de "ce qui s'est passé" peut accentuer, intensifier ou thématiser l'expérience implicite, mais conserve sa familiarité avec l'expérience implicite. En dernier lieu, les récits autobiographiques sont construits avec des évènements implicites intentionnellement structurés. Pour cette raison, les récits doivent aussi demeurer proches des évènements intentionnels implicites à partir desquels ils sont construits, même s'ils peuvent ajouter une large palette de points de vue nouveaux sur l'expérience vécue.