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L'avenir de la psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 13 Auteur(s) : Bernard Golse
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L'avenir de la psychanalyse

Les éditions "Le cavalier bleu" viennent de publier, de manière extrêmement salutaire, un petit livre qui reprend le débat organisé, à huis clos, par Bernard Granger, le 1er juin 2002, dans son service à Necker, entre D. Widlöcher et J.-A. Miller, sur l'avenir de la psychanalyse et sur les conceptions lacaniennes et non-lacaniennes de celle-ci. A l'heure où le débat fait à nouveau rage quant au statut des psychothérapeutes et quant à la ligne de démarcation, toujours délicate à fixer, entre psychothérapie et psychanalyse, la publication de ce document est précieuse et nous offre une pièce importante à verser à ce dossier.

Chacun connaît les deux protagonistes : D. Widlöcher est Professeur honoraire à l'Université Pierre et Marie Curie (Paris VI), ancien chef du service de Psychiatrie de l'Hôpital de La Pitié-Salpétrière et Président actuel de l'Association de Psychanalyse Internationale (API). J.-A. Miller, gendre de J. Lacan et éditeur des séminaires de celui-ci, est directeur du Département de Psychanalyse de l'Université de Vincennes (Paris VIII), ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure et ex-Président de l'Association Mondiale de Psychanalyse.

Quand ce débat a eu lieu, D. Widlöcher venait d'être élu à la présidence de l'API (en 2001), et J.-A. Miller n'était plus président que pour un mois et demi encore, après l'avoir été pendant dix ans, de l'AMP, ce qui a fait de cet événement, la seule véritable occasion de rencontre entre ces deux personnages alors simultanément en exercice de leurs fonctions de présidents de ces deux associations. Il s'agit donc, en quelque sorte, d'un moment historique. D. Widlöcher (DW) a souvent dit que les français ne savaient pas débattre et il a, hélas, trop souvent raison : "Après une communication, il s'ensuit souvent un silence, ou pire des félicitations". Remercions le ici, ainsi que J.-A. Miller (JAM) d'avoir su nous apporter la preuve du contraire et nous offrir, ainsi, l'exemple d'une discussion non polémique mais d'une discussion approfondie où chacun essaye de préciser les enjeux conceptuels véritables qui découlent de ses propres positions et de celles de son interlocuteur.

Chacun rappelle d'abord les caractéristiques de l'association qu'il préside :

L'API, fondée par S. Freud en 1910, comporte actuellement entre dix mille et onze mille membres également répartis entre l'Amérique du Nord, l'Amérique latine et l'Europe. Le nombre de ses membres est à peu près stable en Amérique du nord, alors qu'il augmente en Amérique du Sud et dans les pays d'Europe de l'Est en plein re-développement actuel dans ce domaine. Un intérêt pour l'API se manifeste aujourd'hui dans le Maghreb, au Moyen-Orient ainsi qu'en Chine, et quelques groupes psychanalytiques existent désormais en Australie, au Japon et en Inde. L'AMP a été créée par J.-A. Miller en 1992, soit onze ans après la mort de J. Lacan (1981). Elle ne procède donc pas de J. Lacan comme l'API procède directement de S. Freud qui l'avait lui-même fondée. Elle compte environ mille membres, et se répartit en sept écoles présentes essentiellement en Europe et en Amérique du Sud.

Une fois rappelée la description de ces bases institutionnelles, les deux débatteurs évoquent alors un certain nombre de problématiques de fond, et l'on ne peut être qu'impressionné par la clarté de leurs propos, leur capacité d'écouter véritablement l'autre, leur respect mutuel et leur art de savoir dégager les implications respectives, explicites ou implicites, de leurs positions théorico-cliniques ou techniques personnelles. Ceci confère au dialogue une atmosphère éthique tout à fait remarquable. Plusieurs problématiques-clefs se voient ainsi abordées : celle de la nature de l'écoute (avec, en corollaire, celle de l'attention dite flottante et de son impact sur le temps des séances), celle des psychothérapies au regard de la cure analytique, celle de la place de l'analyse du contre-transfert face à l'étude du matériel propre au patient, celle des supervisions et des contrôles, celle de l'évaluation du travail analytique, celle des vocations et de la formation enfin.

Je me centrerai donc sur deux thématiques, à mon sens, particulièrement saillantes et qui concernent les psychothérapies, la nature de l'écoute psychanalytique et la place de l'analyse du contre-transfert, cette dernière thématique imprégnant en fait, en filigrane, l'ensemble de la réflexion.

1) La question des psychothérapies

DW annonce d'emblée la couleur : "Le problème majeur est celui de la psychothérapie" (p. 16). Il souligne alors la question de l'accroissement considérable de la demande ainsi que l'émergence d'un pluralisme d'écoles liée à l'évolution et à la diversification des théories psychanalytiques. Il remarque que ces différentes écoles se trouvent finalement, peu ou prou, incluses dans l'API, à la différence de la mouvance lacanienne, ce sur quoi il revient plus loin dans le corps du texte à propos de la question de la nature de l'écoute. DW mentionne également la plus grande diversité actuelle des pathologies qui appellent à l'évidence une réflexion sur les modes de réponse les plus appropriés : "Le progrès même de la psychanalyse force à une pluralité d'approches, à une pluralité de modèles qui contribue à cette délocalisation des écoles" (p. 17).

JAM se félicite alors d'entendre "de la bouche de DW que l'association qu'il préside ne prétend plus au monopole de la psychanalyse" (p. 18) et, sans se prononcer directement sur la question des psychothérapies, il rappelle que pour J. Lacan, la question principale était celle de la confrontation de la psychanalyse avec la civilisation, soit celle de savoir "à quelles conditions la psychanalyse pourrait survivre dans des sociétés d'où (.) la honte tend à disparaître" (p. 19). JAM rappelle ensuite que sous le terme du "retour à Freud", J. Lacan voulait déjà réagir à ce qu'il appelait la "Babel psychanalytique" et il ajoute : "Dans la mesure où nous restons dans son sillage, nous nous sentons beaucoup plus "classiques" que les courants représentés dans l'API, et nous ne sommes pas loin de nous enorgueillir d'être les seuls garants de la véritable orthodoxie psychanalytique" (p. 20), ce qu'il considère, finalement, comme un danger auquel l'AMP ne peut échapper que par l'acceptation du dialogue avec des psychanalystes d'autres obédiences. Le débat sur les psychothérapies demeure donc un peu en suspens, mais JAM y revient à la fin de l'ouvrage en disant : "La psychanalyse est aujourd'hui hantée par la psychothérapie. Elle se sent assiégée, elle cherche à rétablir des frontières sans y parvenir, les partages craquent, c'est la rançon de son succès" (p. 57), et en réinsistant alors sur le fait que la véritable question de la psychanalyse, selon lui, est au fond la suivante : "Quel est le noyau de la psychanalyse ? Comment le transmettre, et à qui ?" (p. 58)

Ainsi donc, DW et JAM n'abordent-ils pas la question de la psychothérapie par le même angle d'attaque : DW le fait à partir du socius (accroissement de la demande) et de l'institution (foisonnement des écoles psychanalytiques), alors que JAM me semble le faire davantage à partir de l'idéal psychanalytique, mais l'un comme l'autre se rejoignent pour admettre qu'il n'y a sans doute d'issue à ce questionnement que dans la poursuite d'un véritable dialogue.

2) La nature de l'écoute psychanalytique

Selon moi, il y a, là, un des nouds essentiels du débat. En réponse à la question de B. Granger sur l'existence d'incompatibilités théoriques ou de différences théoriques importantes entre l'API et l'AMP, c'est très vite la nature de l'écoute qui se trouve abordée. DW fait la remarque suivante : "Au départ, je pensais que ce qui nous séparait était une question de pratique, il est apparu de plus en plus nettement que les divergences étaient beaucoup plus profondes" (p. 23). Rappelant que l'API demeure très attentive aux concepts d'association libre et d'attention flottante qui "constituent un processus de communication entre l'analysant et l'analyste qui suppose un travail d'associativité induite, réciproque ." (p. 23), il remarque que les lacaniens ne considèrent plus comme une nécessité "les dimensions transférentielles et contre-transférentielles qui nécessitent une présence physique mentale soutenue et un suivi dans cette présence", et qui forment le socle de cette possibilité d'associativité réciproque. Il enfonce alors le clou : "Il y a là un point d'écart que je tiens pour essentiel" (p. 23), avant de poser une question cruciale : "Avons-nous une même écoute interprétative ? Est-ce que l'écoute est suffisamment commune pour que nous puissions nous entendre, parler des mêmes faits ou des mêmes choses, du même objet mental ?" (p. 24). Pour DW, en effet, il existe une dialectique profonde entre la nature de l'écoute et les spécificités du matériau recueilli, seule la dimension proprement analytique de l'écoute étant à même de donner accès à un matériau de statut effectivement psychanalytique.

C'est, selon lui, cette différence dans la nature intime de l'écoute psychanalytique (différence qui sera reprise à propos de la place accordée à l'analyse du contre-transfert) qui peut rendre compte du fait que toutes les écoles psychanalytiques qui partagent une forme d'écoute commune ont pu demeurer dans le cadre de l'API (les kleiniens, les bioniens, les winnicottiens et même les tenants de l'ego-psychology), alors que les lacaniens en sont, presque forcément, restés plus distants.

JAM va alors entrer, sur ce point, dans une discussion serrée, visant à démontrer qu'il est difficile de vouloir, coûte que coûte, séparer de manière radicale les lacaniens et les non-lacaniens. Selon lui, "l'API compte de nombreux membres, surtout en Amérique, qui n'hésitent pas à se déclarer lacaniens" (p. 27) et "il résulte de tout cela que la démarcation entre lacaniens et non-lacaniens est aujourd'hui beaucoup plus complexe que par le passé" (p. 28). Revenant à la question de l'écoute, DW insiste alors : "Le problème est de savoir quelle chance on offre à quelqu'un d'avoir une expérience de la psychanalyse, une expérience sur lui-même de ce qu'est l'associativité libre et libérée de la pensée. Quelle est la pratique qui lui donne le maximum de chances ?" (p. 30) JAM approuve le terme d'expérience : "La psychanalyse ne saurait plus se présenter seulement comme un moyen thérapeutique, elle tend en effet à se donner comme une expérience subjective qui va au-delà de la thérapeutique ." (p. 32). En revanche, il conteste le terme "d'attention flottante" et préfère, à l'instar de J. Lacan, parler "d'attention égale" car, dit-il, " il n'y a nul flottement à cet égard" (p. 32), l'attention de l'analyste se devant d'être également accordée à tous les éléments du discours du patient. Là encore, on sent bien les divergences entre les positions des deux protagonistes : chacun met en avant la nature de l'écoute - flottante ou égale - (ce qui permet d'approcher un probable invariant de la pratique psychanalytique), mais tandis que DW donne toute son importance à l'existence d'une dialectique entre la nature de l'écoute et la nature du matériau recueilli, JAM localise, quant à lui, la spécificité analytique dans le discours même du patient plus que dans la manière dont il est entendu, et ceci ouvre sur la troisième problématique centrale de ce débat, à savoir la place accordée au contre-transfert.

3) La place de l'analyse du contre-transfert

Cette question me paraît, en effet, absolument essentielle et, finalement, organisatrice des positions respectives des deux débatteurs. Selon JAM, c'est au milieu du vingtième siècle que se situe un événement important : "On a touché à la psychanalyse" (p. 33), en ce sens qu'au début des années 1950, deux voies se sont distinguées : "l'une suivait la direction indiquée par l'article séminal de Paula Heinmann, en 1951 (.), l'autre est celle du Rapport de Rome de Lacan qui date de 1953" (p. 34). JAM indique alors que "dans toute l'ouvre de Freud, on ne trouve qu'une seule référence au contre-transfert : dans son texte de 1918 sur Les perspectives d'avenir du traitement psychanalytique" (p. 35) et à partir de là, il montre comment "le maniement du contre-transfert est absent de la pratique analytique d'orientation lacanienne" (p. 36). Un pas de plus à propos de la clinique des non-lacaniens : "Un récit de cas, le compte-rendu d'une cure, ou de l'un de ses moments, vous en apprennent souvent plus sur l'analyste que sur le patient (.) Pour les lacaniens, c'est une hérésie. C'est un obstacle épistémologique à l'élaboration clinique du cas" (p. 37). Conclusion de JAM : "Pour nous, l'attention, non pas flottante mais minutieuse et également répartie, que l'analyste porte au discours de son patient, lui interdit cette dévotion à sa pensée, la jouissance que j'irai jusqu'à dire auto-érotique de sa propre pensée" (p. 37). Pour rendre compte de cette pratique des non-lacaniens, JAM propose alors l'idée qu'au milieu du vingtième siècle, "les analystes ont commencé de souffrir d'un manque d'objet" (p. 38), et que là se situe l'origine de la scission. "Les praticiens du contre-transfert n'ont trouvé dans la séance qu'un objet immédiat : leur propre expérience mentale" (p. 38), alors que "Lacan, de son côté, en suivant ce qui était pour lui la voie du freudisme authentique, a centré l'expérience sur le discours du patient ." (p. 38), soit "deux solutions contraires à la même difficulté" (p. 39).

Mais, ce n'est pas là pur débat théorique, puisque, selon JAM, "le temps de la séance est conditionné par la solution adoptée" (p. 39) : "Le lacanien tend nécessairement à raccourcir la durée de la séance, et à lui donner la forme d'un acte fulgurant et désubjectivé, générateur de sa propre certitude ." (p. 39). On sent bien qu'on touche, là, à un point central du débat, ce que DW pointe de manière très claire : "Effectivement, il y a là entre nous une distance tout à fait notable et qui probablement explique bien des différences " (p. 41). Pour DW, la question n'est pas "d'ergoter" sur les termes "d'attention flottante" ou "d'attention égale", et ce d'autant que "le compromis, c'est-à-dire (le terme d') "attention également flottante", finalement gomme le lieu du débat" (p. 41). Pour DW, la question est d'ordre éthique dans la mesure où "il y a jouissance d'un côté comme de l'autre" (p. 41), que l'attention soit flottante ou égale, puisqu'il y a un plaisir dans l'écoute analytique, plaisir que DW inscrit dans la sexualité infantile qu'il s'agit d'assumer.

La discussion va alors se centrer sur l'angle de cette écoute analytique. Pour JAM, la clinique analytique est une "clinique qui, bien que sous transfert, vise à l'objectivité" (p. 43) et du point de vue économique, l'attention que l'analyste porte à ses propres processus mentaux, "c'est autant de retiré à l'attention requise par le discours du patient et par la clinique du cas" (p. 42). Ce à quoi DW répond que cette prétention à l'objectivité représente un risque, "le risque d'une objectivation, d'une maîtrise de la relation qui est liée à cette objectivation" (p. 43), et l'on perçoit bien, chez lui, l'importance qui s'attache aux processus de co-pensée entre le patient et l'analyste, processus qui sont le fruit d'une analyse soigneuse du contre-transfert ainsi que de l'associativité partagée évoquée ci-dessus, et qui débouchent tout naturellement sur des séances dont le temps doit être suffisamment long pour permettre au patient et à l'analyste de mettre en résonance leurs deux mondes représentationnels.

Je n'irai pas plus loin, ici, dans l'analyse de cette remarquable discussion. J'ai choisi trois points de cette discussion (les psychothérapies, la nature de l'écoute analytique et la place de l'analyse du contre-transfert) qui tous, me semble-t-il, pose la question de ce que M. Bouvet appelait la "juste distance". Une fois de plus on peut constater qu'il n'est pas de problèmes techniques purs : tout problème technique renvoie, en fait, aux problèmes théorico-cliniques qui le sous-tendent et qui le génèrent et, de ce point de vue, la mise en perspective des positions techniques de l'API et de l'AMP s'avère évidemment fort instructive.

Qu'on me permette d'insister à nouveau, au-delà du contenu de ce débat, sur la forme fructueuse qui est la sienne. N'est-il pas précieux, en effet, de voir JAM se féliciter de l'atmosphère de ce débat en citant lui-même la distinction faite par DW, dans son livre Les nouvelles cartes de la psychanalyse, entre débat et polémique : dans cette dernière, "l'on cherche à tirer des avantage des points faibles de l'autre, tandis que dans le débat, on essaye d'isoler des faits et d'élaborer un point de vue commun" (p. 31). Autrement dit, le débat serait un peu à la polémique ce que l'humour est à l'ironie, et ne serait-ce que pour cela, la lecture de ce court mais dense ouvrage ne peut que mettre le lecteur de fort bonne humeur conceptuelle et théorique.