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Le dormeur éveillé
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 20 Auteur(s) : Marianne Foeillet-Perruche
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Le dormeur éveillé

Après Le Clézio et Alechinsky, Pontalis nous ouvre à son tour les portes de son musée intérieur, dans la récente et belle collection Traits et portraits. Une promenade à travers une quinzaine de portraits, photographies et dessins, commentés au gré d'une plume rêveuse : Pontalis nous offre une projection de son monde intérieur. Fragments de tableaux, fragments de soi.

Cet herbier d'images, comme son homologue botanique, comporte nécessairement un aspect nostalgique : la collection d'images invite l'auteur et son lecteur à un voyage dans le temps perdu de l'enfance, dans un espace inaccessible et inconnu (l'aquarelle chinoise), dans le monde de la littérature (manuscrit de Valéry). Les cartes postales font aussi partie de la bibliothèque de Pontalis : elles le guident vers les livres plus qu'elles ne les masquent. De délicates correspondances se dessinent des unes aux autres : comme en un rêve, s' "associent" librement dans le cabinet du psychanalyste un portrait de Flaubert et une photo de Sartre au café de Flore par Brassaï - deux visages tutélaires ; ou plus malicieusement une photo de "Merleau-Ponty en short" et le visage d'un Goethe très austère. Nulle logique ne guide ici les choix, mais simplement le goût, la prédilection, la "force d'attraction" des images sur les mots.

Le livre s'ouvre et se clôt sur un tableau de Piero della Francesca - Piero si souvent évoqué par Malraux dans son "musée imaginaire". Le Songe de Constantin est un épisode d'une fresque intitulée La Légende de la Vraie Croix, que l'on peut voir à San Francesco d'Arezzo.

Le Dormeur éveillé est un serviteur, une sentinelle sans armes, qui veille auprès de l'empereur Constantin endormi, tout en étant absorbé lui aussi par sa rêverie. Pontalis voit dans ce tableau une allégorie du "site de l'analyse" cher à Fedida. Entre nuit et jour, entre rêve et sommeil, cauchemar et réalité, le psychanalyste "éveillé" demeure aux côtés de son patient "endormi".

Cet autoportrait permet d'aborder une question finalement peu posée : quelle est la place du tableau dans le "cadre" de la psychanalyse ? Certes Pontalis aime les images depuis fort longtemps. Mais c'était d'un amour contrarié, peut-être même combattu pied à pied par les mots. Pourquoi passer des années sur un Vocabulaire de la psychanalyse avec J. Laplanche, sinon pour combattre ce "mauvais penchant" ? Peut-être y avait-il quelque chose de honteux ou de frivole pour un psychanalyste d'aimer les images. Une trop forte présence, trop d'incarnation, qui l'empêcheraient, lui, le spécialiste de l'inconscient, de rester dans la stricte neutralité. Trop de proximité avec le fantasme, trop de séduction. Et Freud préférait la littérature.

Ce combat, Pontalis l'a mené de façon très freudienne contre les images du rêve, notamment dans la cure de Perec. Il aurait pu passer pour un janséniste de l'imagination. Et pourtant .. Il y avait déjà présente dans L'Amour des commencements cette toile de Turner, représentant la lagune de Venise, et cette autre emportée si furtivement et qu'il fallait impérativement s'approprier, une projection de son inconscient. Il fallait donc bien en arriver là, à cette proximité en soi avec des images qui parlent de soi : le lecteur retiendra, selon son humeur, tantôt le portrait de l'enfant au regard mélancolique -volé par quel objectif ?- de profil devant la mer grise à Cabourg ; tantôt- réjouissant dans son incongruité- le portrait de l'auteur enfant, transformé en Chinois par Foujita. Ce serait là le pouvoir secret de l'image : grâce à son exotisme, nous emmener au plus près de nous-mêmes. "Ce petit Chinois en qui je ne me reconnais pas" : s'accepter si peu ressemblant, héberger cette altérité en soi-même, belle métaphore du psychanalyste.