La Revue

À corps et à cri (1ere partie) : "Touchez pas au grisbi"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 46 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
Article gratuit

La grossesse de l'adolescente apparaît comme un raccourci de toute la problématique psychosociale des adolescents Jean-Pierre Deschamps (1985) Le bébé et l'adolescent se caractérisent tous les deux par leurs potentialités et leur plasticité. Et, généralement, quand on met en exergue cette virtualité de la naissance et de la renaissance, c'est pour mieux souligner ensuite le déterminisme des orientations prises à l'occasion de ces deux étapes essentielles de la vie. De fait, le périnatal et l'adolescence ont en commun de confronter vivement le sujet au jeu des possibles et de souligner l'importance biographique des options engagées. Pour le meilleur et pour le pire, ces deux passages s'imposent comme des périodes sensibles. Dans ce contexte mutatif, le nourrisson et l'adolescent poussent à son comble la tension paradoxale et emblématique de l'humain : la force de sa fécondité n'a d'égal que sa possible dangerosité ; sa créativité est inséparable de sa vulnérabilité. Cliniciens de l'enfance et de l'adolescence le savent bien : le suspens entre une métamorphose "suffisamment bonne" et une transformation avortée est souvent intense en temps réel. Dans la tourmente des crises successives du "naître humain" et du "devenir adolescent", ce n'est bien qu'après coup que l'on peut situer l'issue de ces passages périlleux quelque part entre les extrêmes de la rupture délétère et de la suture constructive. De leur côté, les cliniciens de la périnatalité dont je suis, insistent sur la réviviscence de ces deux crises princeps à l'occasion d'une troisième : celle du "devenir parent". En effet, la réédition psychique de ce passage générationnel se caractérise par une grande perméabilité aux représentations inconscientes, d'une certaine levée du refoulement coutumier. Le "filtre" du préconscient est moins sélectif et les souvenirs enfouis affluent avec une censure psychique moindre : d'une part la névrose infantile et sa révision adolescente font retour et, d'autre part, des empreintes originaires -les conflits archaïques, préodipiens du nourrisson- affleurent à la conscience. La cristallisation biopsychique qui s'opère autour de l'enfant à naître chez les parents correspond à une nouvelle renaissance où se redistribuent les conflits qui les structurent jusqu'alors : ce processus donne à voir -non sans cynisme parfois- l'état des lieux psychosocial individuel, conjugal, familial et générationnel. Au moment de la conception d'un être humain, ses concepteurs revisitent les arcanes des métamorphoses fondatrices de leur vie. En d'autres termes, le passage du statut de fille à mère et de fils à père commémore tous les conflits de séparation/individuation précédents dont quelques grandes dates sont les "déménagements" du fotus devenant nouveau-né, de l'enfant devenant pubère, et, dans le meilleur des cas, du papillon adulte quittant la chrysalide de l'adolescence. Ces trois passages biopsychiques sont simultanément périlleux et initiatiques ou, mieux formulé, initiatiques car périlleux. À chaque fois, c'est dans une mise à l'épreuve violente des limites et, finalement, dans une crise radicale de l'équilibre contenant/contenu que l'issue développementale identitaire s'exprime entre comédie et tragédie. Ne manquons pas d'observer à ce sujet qu'un postulat aussi fondamental que très souvent implicite gouverne la temporalité de cette mise en scène : ces étapes doivent se succéder dans un ordre impératif qui lui confère la rigueur -sinon la rigidité- d'un algorithme culturel. 1- BB dans l'ADO : deux renaissances en une ! Et c'est bien justement cette chronologie orthodoxe que viennent transgresser les grossesses adolescentes sur lesquelles je souhaite centrer maintenant mon propos. En condensant deux étapes distinctes et successives selon la norme -l'adolescence et la maternité- ces grossesses sont transgressives car elles attaquent frontalement cette logique développementale. J'ai choisi très précisément cette thématique quand récemment, à l'issue d'un entretien à la maternité avec une adolescente enceinte et son ami, mon regard s'est porté sur le logo du congrès sur un dépliant : ce logo ne représente-t-il pas avec sa proximité du bébé et de l'ado encore amplifiée par les doubles flèches interactives, le summum de la consubstantialité de ces deux âges de la vie ? Or, en matière de consubstantialité BB/ADO, je crois qu'il faut accorder la médaille d'or à la situation de l'adolescente enceinte. Force est de constater, combien cette incrustation somatique objective du bébé dans l'adolescente -telle une caricature d'originaire redoublé- s'accompagne inévitablement chez la plupart d'entre nous d'une frayeur qui souligne le fait que l'on quitte alors la distanciation feutrée de la métaphore de la réviviscence du bébé chez l'ado pour tomber dans la trivialité du réel comme ces jeunes filles "tombent enceintes". 2- Le trop est l'ennemi du bien En quelques minutes, je ne vais pas commettre l'imprudence de tenter de rendre compte de la question complexe des grossesses adolescentes qui concernait en France en l'an 2000, 24 adolescentes de moins de 18 ans pour mille d'entre elles (Pawlak, 2000). J'aimerai plutôt interroger briévement ce voisinage troublant de la fascination des cliniciens de la périnatalité et de l'adolescence pour la virtualité mutative et de nos résistances communes à l'égard de ces adolescentes dont Lebovici disait : "leur grossesse a été prématurée comme leur vie. Elles n'ont pas fini d'être filles qu'elles sont déjà mères" (1983). De fait, je considère que nous avons individuellement et collectivement de grandes difficultés à faire front face à ces situations. J'ai l'impression que notre fascination pour la fécondité de la virtualité du fotus/bébé et de l'adolescent se figent en effroi paralysant quand ces deux virtualités sont simultanées. Si ces deux champions du virtuel -le fotus/bébé et l'ado- n'en font qu'un, l'unanimité sur un consensuel "Ou là là ! le trop est l'ennemi du bien !" s'impose comme un réflexe dont l'automatisme mérite une analyse critique. Car au fond, de quels repères fiables disposons nous pour nous orienter dans ce dédale ? 3- Devenir parent à l'adolescence Les travaux de Jean-Pierre Deschamps dans les années 80 (1976, 1985), les rapports du Professeur Michèle Uzan en 1998 et de Israël Nizand en 1999 ainsi que le congrès organisé par Daniel Marcelli en 2000 à Poitiers ont largement mis l'accent sur les dangers psychosociaux que véhicule très souvent le drame de la grossesse adolescente, qu'il s'agisse d'une grossesse interrompue (IVG) ou poursuivie (accouchement sous X ou reconnaissance maternelle et/ou paternelle de l'enfant). A l'abri de refrain idéologique moraliste, on sait désormais mieux faire la part des choses quant à la dangerosité somatique des grossesses adolescentes : elle est effective jusqu'à 15 ans, rare ensuite. On sait aussi qu'une frange minoritaire des grossesses survenant chez des adolescentes de 16 à 18 ans engagées dans un espace de conjugalité méritent attention mais non suspicion. Les psychopathologues pointent la nécessité d'une approche casuistique tout en soulignant la récurrence de grossesses à anticiper comme un passage à l'acte traduisant un cri d'alarme social, psychologique et sanitaire. Ils soulignent la pesanteur et la fréquence dans ces grossesses de tentative de vérification de l'intégrité du corps et des organes conceptionnels, de recherche d'un objet de comblement des carences de l'enfant, de prise de risque, quasi conduite ordalique (Marcelli, 2000) souvent dans l'espoir de conquérir un statut social plus autonome, d'échapper à un malaise existentiel, individuel, familial, social. Dans ce contexte, une diagonale psychodynamique s'impose au delà de la diversité : l'immaturité oedipienne de ces adolescentes est indissociable de leur insondable nostalgie pour la mère de la tendresse. C'est "un désir d'enfance qui vient faire irruption dans la réalité du corps plutôt que le désir d'un enfant" écrit Monique Bydlowski (1992). Si on veut bien en accepter les conséquences, on sait aussi maintenant combien les variables culturelles et sociales sont prévalentes et risquent d'être scotomisées par une psychologisation simpliste. La vision transculturelle nous a permis de prendre enfin en considération la spécificité et la relativité ethnique de notre normalité culturelle. Cet apport ethnopsychiatrique est essentiel pour un accueil humaniste des populations migrantes première et deuxième génération. De son côté, l'analyse sociologique montre sans ambiguïté combien la proportion de grossesses adolescentes augmente avec la déscolarisation : il y a dix fois plus d'adolescentes enceintes en dehors du système scolaire. (Chapelier, 2000). 4- Vive la virtualité de "l'ado" mais sans le pouvoir de conception ! Sur la base de la pleine reconnaissance de ces profondes difficultés ici trop rapidement évoquées, mon intention présente est de suggérer que face à cette extrême concentration paradoxale de virtualité humaine chez ces jeunes adolescentes, nos résistances viennent parfois faire obstacle et nuisent à l'instauration d'un accompagnement empathique et contenant s'inscrivant surtout dans la durée. Quelles sont ces résistances ? 4.1 La lutte des adultes pour leur prérogative conceptionnelle Au fond, à une époque où l'interdit de la sexualité précoce s'est dilué dans notre modernité, l'interdit de la conception prend la relève et reste un bastion qui ne peut qu'attiser la gourmandise transgressive de bons nombres d'ados. Sur fond de prévention du sida, les campagnes en faveur de la contraception illustrent bien à quel point la transgression de la grossesse adolescente interroge les adultes et, plus grave, remet en cause le monopole de leurs prérogatives conceptionnelles. En s'appropriant la parentalité, certaines adolescentes positionnent la guérilla générationnelle non pas seulement sur un terrain sensible mais sur le terrain hypersensible. Contrairement à la plupart des sociétés traditionnelles, nos sociétés occidentales ne proposent pas de ritualisation séculière de la transmission générationnelle des pouvoirs reproducteurs. Plus encore, la défense opiniâtre de ce monopole conceptionnel adulte est maladroitement légitimée par un mythe séculier bavard et directif qui impose une illusoire dissociation de la sexualité, de la procréation et de la filiation (Moiseef, 1990 cité par Chapelier, 2000). Quand l'adulte tend le bâton pour se faire battre à l'adolescent, les coups pleuvent ! 4.2 Le refus de vieillir et de devenir grands-parents La revue de la littérature de la grossesse adolescente met bien en évidence une scotomisation défensive des chercheurs : on ne trouve presque rien sur le rôle des "devenants" grands parents (Steinberg, 2000) ! En regard du monopole conceptionnel jalousement gardé par les adultes, devenir grand-parent n'est pas une mince affaire et cela mériterait bien des développements. Je rappellerai simplement l'impact morbide et dépressiogène du vieillissement en particulier et de la perte en général. Or ici, le changement de statut générationnel, outre l'objectivation du vieillissement comporte en plus une confrontation à ses partenaires oedipiens triomphants : les grands-parents doivent puiser dans les subtiles arcanes de la formation réactionnelle et du renversement en son contraire pour réussir à féliciter leur progéniture de cet acte héroïque ! Mais il y a plus. Si concevoir, c'est aussi tenter de retrouver l'unité primitive avec la mère archaïque matricielle, alors la grossesse adolescente vient sans ambages véritablement voler aux adultes sidérés le plan de ce passage secret si convoité de la renaissance périnatale. L'insistance des devenants grands-parents pour dire à la jeune fille enceinte "c'est lui (l'enfant) ou nous" est bien connu des cliniciens (Steinberg, 2000 ; Sibertin-Blanc, 2000). Le revers de la même médaille : "ne t'en fais ! accouche de cet enfant et nous nous occuperons de tout" défend le même interdit qui peut se formuler en ces termes : "Ne touche pas à la conception, ne t'approprie pas le pouvoir de la renaissance périnatale" comme on dirait violemment : "touche pas au grisbi !". La fréquente position d'exclusion des devenants grands parents maternels et de nombreux acteurs des institutions à l'égard du géniteur est aussi à mettre à l'actif de ces positions défensives. Au final, est-ce l'adolescent(e) qui réussit à rapter la conception aux adultes ou bien ces derniers réussissent-il à sauver leur propriété exclusive de la parentalité en laissant à l'ado porteur (comme on dirait mère porteuse) la seule biologie conceptionnelle ? Quoi qu'il en soit, l'envie (sans gratitude !) est ici commune aux uns et aux autres. Sauvagerie garantie ! 5- Pour conclure Si je tenais à pointer quelques motifs de résistance des adultes face à la grossesse adolescente, c'est bien finalement pour en arriver à en déceler la présence dans notre propre corporation des adultes soignants, et psys compris- naturellement ! La prise en compte de mon propre contre-transfert face aux adolescentes enceintes à la maternité est ma première source de modestie mais aussi, heureusement, de dynamisme en la matière ! L'observation des autres membres des équipes de maternités, de néonatalogie, de centre maternel, de placement familial etc. me donnent par ailleurs du grain à moudre. L'état des lieux est inégal dans notre république : nous proposons actuellement selon les cas un suivi qui se situe entre les extrêmes de la maltraitance à la contenance adaptée. Quand le bât blesse, c'est-à-dire quand la guerre de l'envie mutuelle est déclarée pour la possession exclusive du pouvoir de renaissance périnatale, je crois que les résistances que je viens d'évoquer -avec d'autres encore à décrire- surdéterminent les positions individuelles et institutionnelles des uns et des autres. Dans ce contexte belliqueux peu propice à la négociation, la transgression de la grossesse adolescente s'inscrit comme une réponse logique en regard de l'interdit conceptionnel proféré par les adultes et relayé par les soignants. Si dans ce tumulte de l'envie, nous, soignants et en particulier, nous, psychanalystes, psychiatres et psychologues, souhaitons laisser sa chance à la gratitude, je crois essentiel de nous interroger sur nos propres contre-attitudes face au soleil brûlant de ces humains mi-ADO/ mi-BB à ce point riches en virtualité qu'ils nous éblouissent. Pourquoi met-on des lunettes de protection pour regarder les éclipses ? Pour se mettre à l'abri d'un phototraumatisme rétinien. Eh bien je crois que nos résistances face à la grossesse adolescente où la lune de la maternité passe devant le soleil de l'adolescence sont comparables à ces lunette antitraumatiques mais, cette fois, psychiquement. C'est dommage ! Car, pour renaître, les adolescentes enceintes et leur compagnon, comme le bébé à naître, ont terriblement besoin de voir nos yeux. en face. La grossesse de l'adolescente apparaît comme un raccourci de toute la problématique psychosociale des adolescents Jean-Pierre Deschamps (1985) Le bébé et l'adolescent se caractérisent tous les deux par leurs potentialités et leur plasticité. Et, généralement, quand on met en exergue cette virtualité de la naissance et de la renaissance, c'est pour mieux souligner ensuite le déterminisme des orientations prises à l'occasion de ces deux étapes essentielles de la vie. De fait, le périnatal et l'adolescence ont en commun de confronter vivement le sujet au jeu des possibles et de souligner l'importance biographique des options engagées. Pour le meilleur et pour le pire, ces deux passages s'imposent comme des périodes sensibles. Dans ce contexte mutatif, le nourrisson et l'adolescent poussent à son comble la tension paradoxale et emblématique de l'humain : la force de sa fécondité n'a d'égal que sa possible dangerosité ; sa créativité est inséparable de sa vulnérabilité. Cliniciens de l'enfance et de l'adolescence le savent bien : le suspens entre une métamorphose "suffisamment bonne" et une transformation avortée est souvent intense en temps réel. Dans la tourmente des crises successives du "naître humain" et du "devenir adolescent", ce n'est bien qu'après coup que l'on peut situer l'issue de ces passages périlleux quelque part entre les extrêmes de la rupture délétère et de la suture constructive. De leur côté, les cliniciens de la périnatalité dont je suis, insistent sur la réviviscence de ces deux crises princeps à l'occasion d'une troisième : celle du "devenir parent". En effet, la réédition psychique de ce passage générationnel se caractérise par une grande perméabilité aux représentations inconscientes, d'une certaine levée du refoulement coutumier. Le "filtre" du préconscient est moins sélectif et les souvenirs enfouis affluent avec une censure psychique moindre : d'une part la névrose infantile et sa révision adolescente font retour et, d'autre part, des empreintes originaires -les conflits archaïques, préodipiens du nourrisson- affleurent à la conscience. La cristallisation biopsychique qui s'opère autour de l'enfant à naître chez les parents correspond à une nouvelle renaissance où se redistribuent les conflits qui les structurent jusqu'alors : ce processus donne à voir -non sans cynisme parfois- l'état des lieux psychosocial individuel, conjugal, familial et générationnel. Au moment de la conception d'un être humain, ses concepteurs revisitent les arcanes des métamorphoses fondatrices de leur vie. En d'autres termes, le passage du statut de fille à mère et de fils à père commémore tous les conflits de séparation/individuation précédents dont quelques grandes dates sont les "déménagements" du fotus devenant nouveau-né, de l'enfant devenant pubère, et, dans le meilleur des cas, du papillon adulte quittant la chrysalide de l'adolescence. Ces trois passages biopsychiques sont simultanément périlleux et initiatiques ou, mieux formulé, initiatiques car périlleux. À chaque fois, c'est dans une mise à l'épreuve violente des limites et, finalement, dans une crise radicale de l'équilibre contenant/contenu que l'issue développementale identitaire s'exprime entre comédie et tragédie. Ne manquons pas d'observer à ce sujet qu'un postulat aussi fondamental que très souvent implicite gouverne la temporalité de cette mise en scène : ces étapes doivent se succéder dans un ordre impératif qui lui confère la rigueur -sinon la rigidité- d'un algorithme culturel. 1- BB dans l'ADO : deux renaissances en une ! Et c'est bien justement cette chronologie orthodoxe que viennent transgresser les grossesses adolescentes sur lesquelles je souhaite centrer maintenant mon propos. En condensant deux étapes distinctes et successives selon la norme -l'adolescence et la maternité- ces grossesses sont transgressives car elles attaquent frontalement cette logique développementale. J'ai choisi très précisément cette thématique quand récemment, à l'issue d'un entretien à la maternité avec une adolescente enceinte et son ami, mon regard s'est porté sur le logo du congrès sur un dépliant : ce logo ne représente-t-il pas avec sa proximité du bébé et de l'ado encore amplifiée par les doubles flèches interactives, le summum de la consubstantialité de ces deux âges de la vie ? Or, en matière de consubstantialité BB/ADO, je crois qu'il faut accorder la médaille d'or à la situation de l'adolescente enceinte. Force est de constater, combien cette incrustation somatique objective du bébé dans l'adolescente -telle une caricature d'originaire redoublé- s'accompagne inévitablement chez la plupart d'entre nous d'une frayeur qui souligne le fait que l'on quitte alors la distanciation feutrée de la métaphore de la réviviscence du bébé chez l'ado pour tomber dans la trivialité du réel comme ces jeunes filles "tombent enceintes". 2- Le trop est l'ennemi du bien En quelques minutes, je ne vais pas commettre l'imprudence de tenter de rendre compte de la question complexe des grossesses adolescentes qui concernait en France en l'an 2000, 24 adolescentes de moins de 18 ans pour mille d'entre elles (Pawlak, 2000). J'aimerai plutôt interroger briévement ce voisinage troublant de la fascination des cliniciens de la périnatalité et de l'adolescence pour la virtualité mutative et de nos résistances communes à l'égard de ces adolescentes dont Lebovici disait : "leur grossesse a été prématurée comme leur vie. Elles n'ont pas fini d'être filles qu'elles sont déjà mères" (1983). De fait, je considère que nous avons individuellement et collectivement de grandes difficultés à faire front face à ces situations. J'ai l'impression que notre fascination pour la fécondité de la virtualité du fotus/bébé et de l'adolescent se figent en effroi paralysant quand ces deux virtualités sont simultanées. Si ces deux champions du virtuel -le fotus/bébé et l'ado- n'en font qu'un, l'unanimité sur un consensuel "Ou là là ! le trop est l'ennemi du bien !" s'impose comme un réflexe dont l'automatisme mérite une analyse critique. Car au fond, de quels repères fiables disposons nous pour nous orienter dans ce dédale ? 3- Devenir parent à l'adolescence Les travaux de Jean-Pierre Deschamps dans les années 80 (1976, 1985), les rapports du Professeur Michèle Uzan en 1998 et de Israël Nizand en 1999 ainsi que le congrès organisé par Daniel Marcelli en 2000 à Poitiers ont largement mis l'accent sur les dangers psychosociaux que véhicule très souvent le drame de la grossesse adolescente, qu'il s'agisse d'une grossesse interrompue (IVG) ou poursuivie (accouchement sous X ou reconnaissance maternelle et/ou paternelle de l'enfant). A l'abri de refrain idéologique moraliste, on sait désormais mieux faire la part des choses quant à la dangerosité somatique des grossesses adolescentes : elle est effective jusqu'à 15 ans, rare ensuite. On sait aussi qu'une frange minoritaire des grossesses survenant chez des adolescentes de 16 à 18 ans engagées dans un espace de conjugalité méritent attention mais non suspicion. Les psychopathologues pointent la nécessité d'une approche casuistique tout en soulignant la récurrence de grossesses à anticiper comme un passage à l'acte traduisant un cri d'alarme social, psychologique et sanitaire. Ils soulignent la pesanteur et la fréquence dans ces grossesses de tentative de vérification de l'intégrité du corps et des organes conceptionnels, de recherche d'un objet de comblement des carences de l'enfant, de prise de risque, quasi conduite ordalique (Marcelli, 2000) souvent dans l'espoir de conquérir un statut social plus autonome, d'échapper à un malaise existentiel, individuel, familial, social. Dans ce contexte, une diagonale psychodynamique s'impose au delà de la diversité : l'immaturité oedipienne de ces adolescentes est indissociable de leur insondable nostalgie pour la mère de la tendresse. C'est "un désir d'enfance qui vient faire irruption dans la réalité du corps plutôt que le désir d'un enfant" écrit Monique Bydlowski (1992). Si on veut bien en accepter les conséquences, on sait aussi maintenant combien les variables culturelles et sociales sont prévalentes et risquent d'être scotomisées par une psychologisation simpliste. La vision transculturelle nous a permis de prendre enfin en considération la spécificité et la relativité ethnique de notre normalité culturelle. Cet apport ethnopsychiatrique est essentiel pour un accueil humaniste des populations migrantes première et deuxième génération. De son côté, l'analyse sociologique montre sans ambiguïté combien la proportion de grossesses adolescentes augmente avec la déscolarisation : il y a dix fois plus d'adolescentes enceintes en dehors du système scolaire. (Chapelier, 2000). 4- Vive la virtualité de "l'ado" mais sans le pouvoir de conception ! Sur la base de la pleine reconnaissance de ces profondes difficultés ici trop rapidement évoquées, mon intention présente est de suggérer que face à cette extrême concentration paradoxale de virtualité humaine chez ces jeunes adolescentes, nos résistances viennent parfois faire obstacle et nuisent à l'instauration d'un accompagnement empathique et contenant s'inscrivant surtout dans la durée. Quelles sont ces résistances ? 4.1 La lutte des adultes pour leur prérogative conceptionnelle Au fond, à une époque où l'interdit de la sexualité précoce s'est dilué dans notre modernité, l'interdit de la conception prend la relève et reste un bastion qui ne peut qu'attiser la gourmandise transgressive de bons nombres d'ados. Sur fond de prévention du sida, les campagnes en faveur de la contraception illustrent bien à quel point la transgression de la grossesse adolescente interroge les adultes et, plus grave, remet en cause le monopole de leurs prérogatives conceptionnelles. En s'appropriant la parentalité, certaines adolescentes positionnent la guérilla générationnelle non pas seulement sur un terrain sensible mais sur le terrain hypersensible. Contrairement à la plupart des sociétés traditionnelles, nos sociétés occidentales ne proposent pas de ritualisation séculière de la transmission générationnelle des pouvoirs reproducteurs. Plus encore, la défense opiniâtre de ce monopole conceptionnel adulte est maladroitement légitimée par un mythe séculier bavard et directif qui impose une illusoire dissociation de la sexualité, de la procréation et de la filiation (Moiseef, 1990 cité par Chapelier, 2000). Quand l'adulte tend le bâton pour se faire battre à l'adolescent, les coups pleuvent ! 4.2 Le refus de vieillir et de devenir grands-parents La revue de la littérature de la grossesse adolescente met bien en évidence une scotomisation défensive des chercheurs : on ne trouve presque rien sur le rôle des "devenants" grands parents (Steinberg, 2000) ! En regard du monopole conceptionnel jalousement gardé par les adultes, devenir grand-parent n'est pas une mince affaire et cela mériterait bien des développements. Je rappellerai simplement l'impact morbide et dépressiogène du vieillissement en particulier et de la perte en général. Or ici, le changement de statut générationnel, outre l'objectivation du vieillissement comporte en plus une confrontation à ses partenaires oedipiens triomphants : les grands-parents doivent puiser dans les subtiles arcanes de la formation réactionnelle et du renversement en son contraire pour réussir à féliciter leur progéniture de cet acte héroïque ! Mais il y a plus. Si concevoir, c'est aussi tenter de retrouver l'unité primitive avec la mère archaïque matricielle, alors la grossesse adolescente vient sans ambages véritablement voler aux adultes sidérés le plan de ce passage secret si convoité de la renaissance périnatale. L'insistance des devenants grands-parents pour dire à la jeune fille enceinte "c'est lui (l'enfant) ou nous" est bien connu des cliniciens (Steinberg, 2000 ; Sibertin-Blanc, 2000). Le revers de la même médaille : "ne t'en fais ! accouche de cet enfant et nous nous occuperons de tout" défend le même interdit qui peut se formuler en ces termes : "Ne touche pas à la conception, ne t'approprie pas le pouvoir de la renaissance périnatale" comme on dirait violemment : "touche pas au grisbi !". La fréquente position d'exclusion des devenants grands parents maternels et de nombreux acteurs des institutions à l'égard du géniteur est aussi à mettre à l'actif de ces positions défensives. Au final, est-ce l'adolescent(e) qui réussit à rapter la conception aux adultes ou bien ces derniers réussissent-il à sauver leur propriété exclusive de la parentalité en laissant à l'ado porteur (comme on dirait mère porteuse) la seule biologie conceptionnelle ? Quoi qu'il en soit, l'envie (sans gratitude !) est ici commune aux uns et aux autres. Sauvagerie garantie ! 5- Pour conclure Si je tenais à pointer quelques motifs de résistance des adultes face à la grossesse adolescente, c'est bien finalement pour en arriver à en déceler la présence dans notre propre corporation des adultes soignants, et psys compris- naturellement ! La prise en compte de mon propre contre-transfert face aux adolescentes enceintes à la maternité est ma première source de modestie mais aussi, heureusement, de dynamisme en la matière ! L'observation des autres membres des équipes de maternités, de néonatalogie, de centre maternel, de placement familial etc. me donnent par ailleurs du grain à moudre. L'état des lieux est inégal dans notre république : nous proposons actuellement selon les cas un suivi qui se situe entre les extrêmes de la maltraitance à la contenance adaptée. Quand le bât blesse, c'est-à-dire quand la guerre de l'envie mutuelle est déclarée pour la possession exclusive du pouvoir de renaissance périnatale, je crois que les résistances que je viens d'évoquer -avec d'autres encore à décrire- surdéterminent les positions individuelles et institutionnelles des uns et des autres. Dans ce contexte belliqueux peu propice à la négociation, la transgression de la grossesse adolescente s'inscrit comme une réponse logique en regard de l'interdit conceptionnel proféré par les adultes et relayé par les soignants. Si dans ce tumulte de l'envie, nous, soignants et en particulier, nous, psychanalystes, psychiatres et psychologues, souhaitons laisser sa chance à la gratitude, je crois essentiel de nous interroger sur nos propres contre-attitudes face au soleil brûlant de ces humains mi-ADO/ mi-BB à ce point riches en virtualité qu'ils nous éblouissent. Pourquoi met-on des lunettes de protection pour regarder les éclipses ? Pour se mettre à l'abri d'un phototraumatisme rétinien. Eh bien je crois que nos résistances face à la grossesse adolescente où la lune de la maternité passe devant le soleil de l'adolescence sont comparables à ces lunette antitraumatiques mais, cette fois, psychiquement. C'est dommage ! Car, pour renaître, les adolescentes enceintes et leur compagnon, comme le bébé à naître, ont terriblement besoin de voir nos yeux. en face.