La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 50 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Le 8 novembre 1885 Freud écrit à Martha, sa fiancée : « Si je ne t'ai pas écrit hier, c'est pour une autre raison : ma tête éclatait, j'avais été à la Porte Saint-Martin pour voir Sarah Bernhardt. Je suis encore fatigué et tout sens dessus dessous d'avoir assisté de huit heures à minuit et demi, par une chaleur accablante, à un mélodrame diabolique ; mais cela en valait la peine (.) Mais le jeu de cette Sarah ! Dès les premières répliques de cette voix vibrante et adorable, il m'a semblé que je la connaissais depuis toujours. Jamais actrice ne m'a surpris aussi peu : tout de suite, j'ai été prêt à croire tout ce qu'elle disait (.) Je n'ai jamais vu de plus comique apparition que celle de Sarah au second tableau où elle apparaît très simplement vêtue : je n'exagère nullement, pourtant les rires s'éteignent vite, tant chaque parcelle de sa petite personne est vivante et ensorcelante. Et puis, cette façon d'enjôler, d'implorer, d'étreindre ; incroyables, les attitudes qu'elle prend, la manière dont elle se serre contre quelqu'un, sa façon de mouvoir ses membres et la moindre de ses articulations. Curieuse créature! J'imagine qu'elle n'est pas différente dans la vie de ce qu'elle est sur la scène. Pour rester fidèle à la vérité historique, j'ai à nouveau payé ce plaisir d'une migraine et c'est pourquoi je me promets encore de n'aller que rarement au théâtre - et quand j'irai, de m'offrir des places à cinq ou six francs. »

Le 12 novembre 1908 Freud écrit à Karl Abraham : « Je travaille maintenant à une " Méthode [Methodik] générale de la Psychanalyse ", dont le lieu de publication n'est pas encore fixé, qui paraîtra en tout cas - exclusivement peut-être - dans le deuxième volume de mes écrits sur la théorie des névroses. Malheureusement j'ai si peu de temps que le travail n'avance que très lentement. » Il fera encore une ou deux allusions dans les semaines suivantes à cet ouvrage tant réclamé par les disciples qui commencent à se manifester mais s'avouera incapable de le mener à bien. Le 26 décembre suivant il écrira à ce même Abraham : « Par suite de l'absorption de mes forces par les analyses, je ne parviens pas à poursuivre mon travail : Méthode générale de la psychanalyse, qui, depuis des semaines, est arrêté à la page 36. » Elle ne reverra le jour que sous la forme des écrits qui, publiés de 1910 à 1918 ont été classés comme « techniques ».

Le 20 novembre 1963 C'est le « Séminaire des Noms-du-Père », lorsqu'à l'amphithéâtre de l'hôpital Sainte-Anne, ayant appris son exclusion de la liste des didacticiens de la Société Française de Psychanalyse, Jacques Lacan fait cette dramatique déclaration : « Je n'ai pas l'intention de me livrer à aucun jeu qui ressemble à un coup de théâtre. Je n'attendrai pas la fin de ce séminaire pour vous dire que celui-ci sera le dernier que je ferai. Pour certains, initiés aux choses qui se passent, cela ne sera pas une surprise. C'est pour les autres, par égard pour leur présence, que je fais cette déclaration. Je demande qu'on garde le silence absolu pendant cette séance. Jusqu'à un moment qui était la nuit dernière très tard, quand une certaine nouvelle m'a été apportée, j'ai pu croire que je vous donnerais cette année ce que je vous ai donné depuis dix ans. Mon séminaire d'aujourd'hui était préparé avec le même soin que, chaque semaine, depuis dix ans, j'y ai donné toujours. Je ne crois rien pouvoir faire de mieux que de vous le donner tel quel, en m'excusant qu'il ne doive pas avoir de suite. »