La Revue

Le besoin de croire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°93 - Page 14 Auteur(s) : Michèle Bertrand
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Livre concerné
Le besoin de croire
Métapsychologie du fait religieux

C'est un beau livre que Sophie de Mijolla vient de publier. Un premier constat peut susciter de la curiosité à l'égard de la religion : l'affirmation d'une référence religieuse retrouve de la vigueur, notamment dans le fondamentalisme. Cependant, le propos de l'auteur n'est pas d'analyser le fait religieux. Il va au delà, examinant "le besoin de croire dans ses différentes issues, qu'elles concernent l'aliénation idéologique, la conviction délirante, l'art, la croyance religieuse ou la croyance en une théorie". Moins que le fait religieux, il s'agit donc d'explorer ce qu'il y a de "religieux" dans tout exercice de la pensée, de considérer l'essence du croire comme faisant partie de la pensée, même si à un certain point, il faut se départir du croire pour pouvoir penser car l'exercice de la raison n'évite pas la question de la croyance. En témoigne, par exemple, l'histoire des théories psychanalytiques et de leur construction. Mais, pourrait-on ajouter, en témoigne l'histoire de toute théorie, y compris dans les sciences qui essaient d'approcher au plus près le modèle physicaliste.

L'intérêt d'une théorie est évalué à sa capacité d'être reçue, reconnue par d'autres qui vont la partager. Cette contradiction entre l'acte singulier du théoricien et la reconnaissance par le groupe se concrétise dans l'usage qui désigne une école par le nom du théoricien, devenu ainsi "fondateur": freudien, lacanien, comme on dit aussi, en philosophie, cartésien, kantien. Cela montre combien la question de l'identité, et donc de l'identification, est au centre de la construction théorique et de sa transmission. C'est aussi lier la question de l'identité et le besoin de croire. S. de Mijolla explore méthodiquement le besoin de croire.

Une première partie esquisse la métapsychologie du croire. Freud a analysé deux sources de ce besoin : d'une part, le sentiment "océanique" (mystique) qui ramène à des formes archaïques du fonctionnement psychique, à l'indissociation entre l'éprouvant et l'éprouvé ; d'autre part, la nostalgie du père, qui fait de lui un idéal inatteignable, et qui est clairement névrotique. La formule freudienne selon laquelle "trouver l'objet, c'est le retrouver", est d'essence nostalgique, à ceci près qu'elle met l'accent sur l'instant des retrouvailles et non sur la souffrance qui les précède. La "douleur du retour" qui s'exprime dans la nostalgie précèderait donc le retour lui-même comme sentiment douloureux de la distance qui sépare de l'objet car le manque de la nostalgie ne concerne pas l'absence de l'objet d'amour, mais une absence à soi-même, une perte identitaire.

Une deuxième partie examine les différentes issues, profanes et sacrées, du besoin de croire. On y relèvera avec intérêt les appréciations portées par Freud sur la religion, ainsi que les variations de ces appréciations, tantôt forme d'aliénation, tantôt construction adjuvante, la religion apparaît aussi bien comme une ennemie de la pensée que comme une aide à la vie. Il ne faut pas s'en étonner, c'est parfaitement congruent avec une conception du symptôme et de la psychopathologie comme aménagements du vivre, même si on peut espérer mieux ; et avec l'idée que du traitement, on peut attendre un mieux-être, mais non évaluer une "guérison" en termes absolus.

Autres issues : l'état passionnel, en relation à la mort et au deuil impossible, et la théorie délirante, que l'auteur aborde par un rappel pertinent du cas Schreber. Ici, la référence est celle de Piera Aulagnier, pour qui "la théorie délirante renvoie à une pensée primaire enkystée qui s'est formée au moment où l'enfant produit mythes et théories sexuelles infantiles". Contrairement à ces derniers, la pensée délirante primaire peut bien être enkystée, mais elle n'est pas refoulée. Elle ne se transforme pas en symptôme somatique comme dans l'hystérie, ou en symptôme obsessionnel. Les déplacements vers la question de l'origine se font de façon plus abstraite, évoquant, comme chez Schreber, le meurtre d'être transgénérationnel. Une troisième partie traite du besoin de croire dans la théorie, (et symétriquement le besoin d'être cru). Ici l'auteur illustre son propos en prenant appui sur les relations transférentielles que laissent entrevoir les abondantes correspondances Freud/Fliess, Freud /Jung, Freud/Ferenczi, Freud/Tausk.

Cette étude très complète, comme un précédent ouvrage, Le Plaisir de pensée, montre bien ce qui constitue la spécificité de la psychanalyse : retrouver, dans toute activité "mentale", ce qui est aux sources pulsionnelles de cette activité, de même que les compromis symptomatiques, et les organisations psychopathologiques qui se mettent en place quand ces sources doivent à tout prix rester ignorées. Ajoutons que l'écriture claire et fluide de cet ouvrage fait qu'il se lit avec plaisir.