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Comment aider l'enfant autiste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°93 - Page 19 Auteur(s) : Pierre Delion
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Comment aider l'enfant autiste?

Marie-Dominique Amy vient d'écrire un livre qui tombe à point nommé dans le champ de la pédopsychiatrie et de l'éducation des enfants avec des graves difficultés, puisqu'il se propose de nous aider à penser la nécessaire articulation entre les approches psychothérapiques et éducatives dans un climat pacifié et ouvert à tout ce qui peut aider l'enfant autiste et ses parents aujourd'hui. Après un premier ouvrage Faire face à l'autisme paru en 1995, dans lequel elle faisait part de sa révolte devant la supposée responsabilité des parents, elle insistait déjà sur l'importance du cadre éducatif comme apport incontournable au soin. Mais elle voulait surtout montrer aux jeunes thérapeutes "le bien fondé d'un travail psychothérapique psychanalytique lorsqu'il se pratiquait non pas dans l'absence de contact avec les parents et l'équipe soignante mais au contraire dans une constante alliance thérapeutique. Aussi, lorsqu'à l'occasion d'une formation TEACCH (Treatment and Education of Autistic and related Communications Handicapped Children), ayant exposé son point de vue, elle se vit répondre par un des membres d'une association de parents d'enfants autistes "vous êtes encore psychanalyste ? Mais quand cesserez vous d'allonger nos enfants sur votre divan ?", décida-t-elle d'écrire ce nouveau livre pour montrer que les deux approches psychothérapiques et éducatives étaient non seulement désormais conciliables mais surtout nécessaires à l'enfant autiste. Encore faut-il en organiser la rencontre harmonieuse, et c'est tout le défi qu'elle essaye de relever dans ce livre. Elle le présente comme un manifeste qui "consiste à clamer le plus haut et le plus fort possible que les personnes autistes sont comme nous, des personnes à part entière, même si leur système psychique et mental est extrêmement malade. Ils ont besoin pour être aidés au mieux qu'on les approche dans leur totalité, dans leur intégralité. C'est pour moi un complet manque de respect à leur égard que de considérer qu'il faille faire des priorités dans les approches qu'on leur propose". Après cette roborative introduction l'auteur nous invite à lire trois parties qui s'enchaînent avec beaucoup de facilité : une première partie théorique, suivie d'une deuxième qui abordera les aspects thérapeutiques pour détailler avec une grande précision et une observation sans failles l'histoire clinique de François qui vient démontrer in vivo les développements précédents.

Dans cette première partie, Marie- Dominique Amy va étudier la naissance de l'identité chez le bébé, et notamment en faisant une large place à ce qu'elle va mettre en lumière d'une façon décisive : "les agrippements primaires". S'appuyant sur les bons auteurs tels que Meltzer, Winnicott et Aulagnier, elle va insister sur ce qui permet au bébé de "gérer" les variations d'afflux sensoriels (Bullinger a développé une théorie des flux sensoriels qui mériterait d'être intégrée dans ces travaux de l'auteur), à savoir les agrippements primaires. Mais si elle reprend les caractéristiques de ces mécanismes archaïques qui commencent à être relativement mieux connus, elle a la bonne idée d'en utiliser aussi l'effet de lien qui se cache souvent derrière l'importance accordée au mécanisme défensif négatif de l'agrippement pathologique. Et pour étayer cette première vue psychopathologique, elle créé le "concept d'accordance" pour venir répondre à cette "période intermédiaire au cours de laquelle le bébé subit encore un afflux non gérable d'informations auditives, visuelles et olfactives" pendant laquelle les premières perceptions du bébé relevant des agrippements primaires, avant ce que Dan Stern nomme "l'accordage affectif", qui lui, suppose que le bébé, entre 9 et 15 mois environ, ait intégré le domaine du partage émotionnel et de l'intersubjectivité. Pour elle, l'accordance est très liée avec le concept de Stimmung des phénoménologues allemands, repris et développé d'une façon extraordinaire par Jacques Schotte dans ses études fondamentales sur la dépression en référence aux travaux de Szondi. Mais de l'accordance à l'accordage, le chemin est parfois difficile, et précisément dans celui des enfants autistes. Elle s'appuie pour nous le montrer sur les récits autobiographiques de Donna Williams et Temple Grandin, mais aussi sur les études de Piaget. On peut regretter à ce propos qu'elle n'ait pu bénéficier là encore des apports extrêmement riches et féconds de Bullinger, dont le livre vient seulement de sortir. En effet, pour notre auteur, "rien ne peut émerger de façon apparemment spontanée si, en deçà de cette spontanéité, ne se sont pas constitués ces agrippements primaires qui constituent l'expérience fondatrice du lien puis de la communication".

Son chapitre suivant est consacré à ses inspirateurs : Brazelton et ses études sur les interactions spontanées, Piaget et son association prémonitoire des aspects cognitifs et psychanalytiques, Stern et "le sens de soi", Frith et sa théorie du "défaut de cohérence centrale", Leslie et son impossible accès à la méta-représentation, Racamier et le problème du deuil originaire, Anzieu et le fantasme intra-utérin, Bick et la seconde peau musculaire et enfin Klein décrivant l'excès d'identification projective. Les différents travaux sont repris d'une façon très intelligible et souple et peuvent constituer en soi un très bon digest de ces théoriciens en ce qui concerne l'autisme. Elle conclut ce chapitre en rapprochant les conceptions cognitivistes et psychopathologiques notamment en s'appuyant sur les similitudes entre les processus d'identifications adhésive et projective et sur la théorie de l'esprit, faisant ainsi revivre les réflexions passionnantes de Jacques Hochmann.

La deuxième partie consacrée à la thérapeutique va nous amener à suivre sa mise en place du soin dans la perspective annoncée : "depuis des années, je poursuis les réflexions (.) ; elles m'ont amenée à chercher inlassablement à mieux saisir en articulation avec mes compétences psychanalytiques la pathologie cognitive des personnes autistes et des moyens pour les aider davantage. C'est ce travail et mes propres expériences en hôpital de jour qui m'ont amené à me pencher sur les différentes stratégies éducatives connues de nous à ce jour et sur leur articulation avec le travail psychothérapeutique. C'est ainsi que j'ai suivi depuis plus de dix ans des formations TEACCH, et plus récemment Makaton et PECS. Ces programmes éducatifs, dont les techniques sont apparemment proches, diffèrent pourtant suffisamment pour qu'un choix soit à décider au moment de la mise en place des projets individuels. Elles donnent des moyens aux équipes, aux personnes autistes et à leurs parents pour mieux communiquer et mieux se faire comprendre. Elles sont à mes yeux une alternative indispensable au langage parlé si fréquemment absent, mal exprimé ou mal compris". Marie-Dominique Amy va donc se pencher sur les différents éléments qui doivent être pris en compte dans la question de l'institution du soin. C'est ainsi qu'elle va englober dans cette vision du soin non seulement l'équipe soignante et éducative, mais également les parents avec leur place particulière, ainsi que les fratries qui sont souvent laissées de côté dans ce cadre, et cela d'une façon très regrettable pour l'enfant autiste lui-même mais aussi pour ceux avec lesquels il vit quotidiennement. Puis elle va aborder la question du soin en rappelant un certain nombre de définitions qui, pour sembler simples, n'en sont pas moins complexes dans le maniement : tel est le cas d'un grand nombre de déficiences qui caractérisent cette pathologie autistique : la "communication, l'expérience et l'expérimentation, l'attention et la mémoire, le langage, l'activité de pensée et les rapports entre l'inconscient et la conscience" qui seront ainsi abordés successivement pour mieux nous faire percevoir à partir des difficultés mêmes de l'enfant, comment on peut l'aider au plus de ses potentialités et de ses embarras.

Les auteurs importants seront convoqués à nouveau. C'est ainsi qu'elle nous aide à sortir de cette aporie habituelle d' "être ou ne pas être dans le symbolique" en proposant la réflexion suivante : "c'est ainsi que l'on ne peut pas dire que les enfants autistes sont dans le langage lorsqu'ils peuvent dire un mot. Ce mot désigne une chose bien précise pour eux mais ne nous donne pas accès à la compréhension du contexte dans lequel se situe l'objet de leur demande." et partant, ne leur autorise pas pour autant l'accès à la pensée "méta". Sa conclusion de ce chapitre se veut un cri d'alarme : "observer, comprendre et travailler sont les trois maîtres mots de toute approche de la souffrance autistique. à condition que l'on ne parte pas avec l'idée que l'inconscient de ces personnes n'existe pas ! Je termine ce chapitre avec l'espoir que le cri d'alarme que je jette au vent des associations et des institutions trouvera un écho suffisant pour attirer l'attention des uns et des autres sur l'inadéquation des querelles encore ravageuses entre défenseurs d'un tout cognitif et champions du tout psychique. La France continue à cet égard de poursuivre des combats d'arrière-garde. Cessons de considérer les personnes autistes comme les porte-drapeaux d'un conflit inacceptable et qui leur est totalement préjudiciable. Regardons-les comme des personnes à part entière. Autonomie et communication sont indissolublement liées aux émotions, aux affects, au plaisir et à l'apaisement de la souffrance".

Vient ensuite l'histoire de "François ou le trou noir" qui va montrer que tout ce que l'auteur à dit et prétendu auparavant ne tenait qu'à cette condition, celle d'avoir elle-même aidé un enfant (parmi beaucoup d'autres petits patients qui ont la chance d'être pris en charge par elle et son équipe) à sortir de ce néant de "l'amputation du museau" que Frances Tustin qualifiait avec John de "trou noir dans la psyché", et qui va d'ailleurs trouver dans l'histoire de François une confirmation supplémentaire de la validité de ses intuitions géniales.

Je ne vais pas ici reprendre cette histoire clinique exemplaire à plus d'un titre. En effet, dans cette expérience assez époustouflante, elle résume à la fois l'importance des observations fines telles que Bick les a prônées, l'économie des interprétations mais leur nécessaire advenue lorsqu'elles sont impératives, la profondeur de l'accueil humain des signes étranges de chaque enfant pris en charge, les relations réciproquement chaleureuses et nourrissantes avec les parents, le soutien phorique des équipes soignante et éducative voire pédagogique, mais aussi la constance et la durée de l'effort à fournir pour accompagner ces enfants pendant plusieurs années, voire décennies. Tout cela Marie-Dominique Amy l'a fait avec François ; et cela montre à quel point sa profondeur de vue théorico-clinique se nourrit de sa pratique concrète avec les nombreux enfants qu'elle suit et dont elle nous fait part dans ce livre si attachant. Nous y voyons même une iconographie qui donne aux descriptions cliniques un aspect "stéréophonique" et polymodal en retraduisant la progression psychopathologique de cet enfant autiste. Le portrait de l'auteur en "M'amy avec sa grosse veste à boutons et ses lunettes" démontre à cette occasion, si certains en doutaient encore, que la relation transférentielle entre un enfant autiste et un thérapeute n'est pas qu'une lubie de psychanalyste.

Vous l'aurez compris, ce livre est très important pour nous aujourd'hui puisqu'il propose une jonction entre la psychothérapie et l'éducation de l'enfant autiste en étroite articulation avec les parents et les équipes soignantes et éducatives. Non pas comme on fait un vou en espérant que les autres le suivront, mais comme une sage, pétrie des deux aspects qu'elle propose aux enfants qu'elle reçoit elle-même, avec les avantages et les difficultés de chaque abord, et en insistant sur le fait qu'aujourd'hui les parents ne peuvent plus hurler avec les loups et vouer aux gémonies le travail du psychanalyste, ni les soignants d'orientation psychanalytique faire l'impasse sur les approches éducatives. Merci à Marie Dominique Amy de nous avoir ouvert cette voie féconde avec autant de talent humain.