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La lettre et la mort.
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°92 - Page 18 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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La lettre et la mort
Promenade d'un psychanalyste à travers la litérrature : Proust, Shakespeare, Conrad, Borges...

L'objet commun de la littérature et de la psychanalyse est la vie psychique dans ses rapports avec l'inconscient, mais si l'objet de la littérature est de "tisser", la psychanalyse ne peut cesser de se préoccuper de la nature de l'étoffe ; c'est par cette métaphore que s'ouvre cet ouvrage issu des entretiens libres qu'ont eus Dominique Eddé et André Green entre 2000 et 2001.

Au fil de son oeuvre, Green, et sans discontinuer, a travaillé sur ce que l'Art éclaire du psychisme : à partir de la tragédie grecque, par exemple, et on se souvient de l'écho de la sortie, en 1969, de Un oeil en trop : le complexe d'Odipe dans la tragédie (Ed. de Minuit). S'il a consacré des pages à Léonard (à propos du carton de Londres), ou à Michel-Ange et au théâtre shakespearien, Green s'est particulièrement intéressé, comme on le sait, aux écrivains contemporains de Freud.

Dépassant la notion controversée de "psychanalyse appliquée" et écartant le bien-fondé d'un hypothétique tabou au rapprochement de la psychanalyse et de la littérature, il montre que le texte mobilise lors de la lecture les processus inconscients de l'analyste comme de tout lecteur ; c'est de là que peut partir un travail particulier éclairant certains aspects du pouvoir de certaines ouvres sur le public. Il ne s'agit pas de "pathologiser" pauvrement une ouvre, ni d'analyser l'auteur à travers son oeuvre, même si, non sans malice, Green remarque que certains détails de la vie de Pouchkine, de Conrad ou de Proust, ne sont pas sans intérêt pour qui s'intéresse à son oeuvre ! Comme Starobinsky, il pense qu'il y a "un double enracinement de la psychanalyse dans les sciences psychiatrique et biologique de son temps d'une part et dans la littérature d'autre part".

Si Proust est très freudien, dans la Recherche du temps perdu, quand il fait l'éloge implicite de la sublimation, Henry James intéresse le psychanalyste car il est un écrivain de l'"inachèvement", de l'attente, comme celle de John Marcher dans La bête dans la jungle. Green fait remarquer que ces deux auteurs dont on a souvent rapproché l'écriture s'opposent par le fait que plus l'un parle de lui (Proust) plus il atteint un niveau d'impersonnalité alors que l'autre se dévoile en se cachant.

À Dominique Eddé qui lui fait remarquer qu'il retient surtout des romanciers de l'affect qui récusent la sentimentalité (Proust, Conrad, Pouchkine, James, Borges.) Green rappelle, avec humour, qu'il ne se considère pas comme un homme de l'affect, même si les circonstances historiques l'avaient amené à en prendre la défense face au structuralisme triomphant ! Rejoignant Borges, dans la contestation du primat du littéraire, Green se réclame de la pulsion, ce concept limite, et affirme que son amour de la littérature ne l'empêche pas de reconnaître que : ". l'écriture est l'enfant né de l'accouchement pénible d'une réalité qui la déborde de toutes parts.". Au passage, et contrairement à Lacan (l'inconscient est "structuré comme un langage"), il pense qu'entre la parole du patient et la parole interprétative de l'analyste, le psychisme inconscient intervient et qu'il relève de régimes de fonctionnement étrangers à la parole. Malgré le contraste apparent entre la libre association du patient sur le divan et les efforts de formalisation de l'écrivain, le fond inconscient est le même ; certains auteurs sont plus sensibles à ce qui se passe en eux ou les hante, leur préconscient est plus perméable à leur inconscient.

Green s'attarde un moment sur ces artistes qui meurent à la tâche, quand l'activité sublimée devient plus importante que la vie ; c'est l'occasion d'évoquer la bascule théorique de Freud, après 1920, qui jette un nouveau regard sur la sublimation en la liant à la pulsion de mort. On peut voir la sublimation passer de la déviation des buts sexuels (on n'a pas envie de coucher avec les personnages pourtant éclatants d'érotisme du Titien) à la désexualisation qui implique que du terrain a été cédé à la mort.

Si Proust, comme Freud, paraît lier la mémoire et l'inconscient et croire à l'intemporalité de cet inconscient, c'est bien ce dernier qui découvre, en 1914, que souvent la remémoration bute sur la répétition. Par contre, tous deux considèrent que "connaître" c'est toujours "reconnaître", ce qui est fondamental pour sortir de la séparation naïve entre le réel et le fantasmatique.

L'oeuvre doit être prise comme fiction et comme représentant de la réalité, à la manière des phénomènes transitionnels de Winnicott. ". au-delà des transformations et de la création de l'écriture, l'ouvre répète la vie.", ajoute Green. Le poids de l'Idéal chez Conrad, la place du maternel chez Proust, toutes choses qui nous éclairent bien plus que sur la seule vie de ces auteurs majeurs. Il faudrait aussi parler de la subtile promenade que nous proposent ces entretiens entre tragédie et mythologie grecque ; on ne peut que conseiller de suivre cette rencontre des cultures entre le psychanalyste amoureux de littérature et l'écrivain curieux de psychanalyse.

Transcrites au plus proche de la réalité des échanges, ces pages constituent un exemplaire "discours vivant", pourrait-on dire, en paraphrasant un célèbre titre de Green de 1973 ; dans son avant-propos, Eddé regrette qu'il manque nécessairement lors de la lecture la voix d'André Green et ses emportements, mais il le cite dans La Déliaison, en 1992, à propos du poème de Borges, L'Autre Tigre : "Et si ce poème me toucha si fort c'est que je sentais qu'il mettait face à face, en moi, l'homme de parole que je tente d'être et le fauve que je ne cesse pas d'être."