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Symptôme et conversion
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°92 - Page 26 Auteur(s) : Philippe Lacroix
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Symptôme et conversion

Dans son dernier ouvrage, Gérard Bonnet s'attaque à la question du symptôme en psychanalyse, question cruciale s'il en est aujourd'hui où l'on reproche souvent à celle-ci son inefficacité thérapeutique.

La première partie de l'ouvrage passe en revue les différentes définitions qui se sont succédées de Freud à Lacan jusqu'à nos jours, en soulignant leur diversité, après quoi sont décrits les trois grands cas de figures que le symptôme prend dans la vie courante : symptôme occasionnel, généralement peu onéreux, assez commun, symptôme principal, celui qui reflète la structure d'un sujet donné, et qui est la chose du monde la mieux partagée, et enfin ce qu'il faut bien appeler le symptôme pathologique, lequel correspond à un mal précis, traduisant une souffrance qui s'installe, qui dure. D'où le projet du livre : comment dégager une vue d'ensemble du symptôme qui prenne en compte ces différentes figures, pour en donner une vision dynamique.

Le symptôme réparateur

En fait, la variété des définitions actuelles tient surtout à notre propre subjectivité. En effet, lorsqu'on veut étudier le symptôme, on est toujours plus ou moins partie prenante, on le voit à travers les lunettes de notre propre symptôme, ou de celles du patient dont on présente le cas. On a donc tout intérêt à l'examiner en le confrontant à une production de l'inconscient qui lui soit proche, tout en étant foncièrement différente. Or celle qui en est à la fois la plus proche, et la plus différente, c'est l'oeuvre, l'oeuvre artistique. C'est pourquoi l'auteur prend le parti de mener son étude en éclairant le symptôme par une oeuvre, une création, comme il avait d'ailleurs commencé à le faire dans plusieurs travaux précédents, dans La violence du voir en particulier à propos du syndrome de Lasthénie de Ferjol. Telle est donc la trame qu'il tisse tout au long de ce livre, où il s'efforce de croiser les fils venus de la clinique aux fils tissés par la production artistique ou littéraire pour tricoter sa théorie. Tout part de la coïncidence suivante : il avait en analyse une jeune femme affectée par une souffrance de type psychosomatique atypique - elle souffrait d'horribles brûlures sur tout le corps, sans raison médicale reconnue - quand juste à ce moment, Claude Louis-Combet a publié le roman où il relate la vie douloureuse de Ste Rose de Lima qu'il a intitulé L'âge de Rose. Ayant trouvé beaucoup de points communs et d'analogies entre le symptôme auquel il avait affaire et la vie de Rose de Lima, et même celle de Claude Louis-Combet, il en a été beaucoup aidé dans son travail d'analyse.

C'est pourquoi, une fois cette analyse terminée, il a mis à profit ces points de rencontre pour mener une confrontation serrée entre ces deux types de productions. Pour cela, il prend comme grille commune le fait que l'une et l'autre mettent en jeu de façon concertée les trois registres relationnels constitutifs du psychisme, la relation à la mère, au père et au frère ou au semblable, qui constituent ce qu'il appelle les trois miroirs primordiaux, en se référant à un tableau célèbre situé à Aix en Provence : Le Buisson Ardent. De cette confrontation, il est ressorti deux enseignements : d'abord, la première fonction du symptôme, surtout quand il devient pathologique, est d'être réparateur de l'une ou l'autre de ces relations, soit parce que cette relation a disparu trop tôt, soit parce qu'elle a été marquée par des abus, des excès, des non-dits, Contrairement donc à tout ce qui se formule ici ou là concernant le symptôme, ce n'est pas seulement un objet à réparer, c'est un agent de réparation, et on ne peut le faire évoluer sans chercher d'abord à quoi il veut remédier lui-même.

Le symptôme transformateur

Le second enseignement qui est ressorti de cette première confrontation et qui vaut d'ailleurs pour le symptôme comme pour l'oeuvre elle-même est plus mystérieux : car ils travaillent l'un et l'autre, de façon souterraine, à transformer les pulsions primaires, celles du ça, en affect, puis en affect positif et partageable. L'oeuvre y parvient en suscitant une émotion esthétique à la mesure des pulsions et des affects qui nous animent en profondeur, alors que le symptôme s'y emploie en provoquant divers mouvements affectifs qui sont indispensables à son évolution. C'est un fait bien connu : quand une personne est profondément choquée par un événement donné et réagit, on lui dit souvent de ne pas retenir ses émotions parcequ'on sait intuitivement que c'est à cela que vise son symptôme quel qu'il soit. Ce qui met en lumière la seconde fonction du symptôme, à savoir qu'il est un transformateur, au sens le plus réaliste du terme, celui qui permet à l'EDF par exemple de faire passer un courant de cent mille volts, aux petits voltages qui font fonctionner nos appareils électriques. Transformateur des pulsions aveugles en émotions. Et cette fois encore, contrairement à l'opinion la plus répandue, le symptôme ne traduit pas seulement une incapacité à encaisser les coups de l'existence, c' est un instrument pour y faire face et pour transformer le malaise qu'ils suscitent en une force de réaction.

Dans le vocabulaire psychanalytique, c'est le terme conversion qui semble le plus approprié pour rendre compte de ces deux fonction à la fois. L'ennui, c'est que Freud et la psychanalyse l'utilisent uniquement dans un sens restreint, négatif, ce qui se comprend, car au moment où il a introduit ce terme, Freud en est encore à la théorie de la séduction réelle, et il est clair que lorsqu'on a été séduit réellement on ne va pas se convertir au sens positif du terme, on commence par accuser les autres. Par contre, si on se met dans le contexte de la séduction généralisée, au sens où l'entend J. Laplanche, tout change : la conversion peut être envisagée sous ses deux aspects, comme une façon d'encaisser les coups et d'y réagir activement. Alors bien sûr, la religion a forgé une conception de la conversion qui va bien dans ce sens, mais elle insiste un peu trop quant à elle sur son aspect uniquement positif. C'est pourquoi l'auteur se tourne alors vers la philosophie, en citant un philosophe contemporain, Jankelevitch et un philosophe de l'antiquité, Plotin, qui donnent à la conversion une signification laïque et beaucoup plus large : avec eux, le mot conversion ne désigne pas seulement un moment de crise, de souffrance, il signifie également le mouvement que l'on opère pour en sortir. Tel est le sens qu'il a aussi dans ce livre.

Le symptôme séducteur

Quoiqu'il en soit, pour rester dans l'optique freudienne, l'auteur reprend l'étude de ce terme dans un texte où il en est question indirectement mais sûrement, et qui présente l'avantage d'être à la fois une oeuvre par la façon dont il est écrit, et un symptôme par son sujet : il s'agit de l'article sur une névrose démoniaque au 17ème siècle qui date de 1923, un moment tournant pour la psychanalyse. Dans la pensée des contemporains de cette névrose démoniaque, cela ne fait aucun doute, c'est d'une conversion qu'il s'agit, conversion d'une soumission au diable à une soumission à la Vierge et à Dieu. Or l'article de Freud en décrit très précisément toutes les étapes : pourquoi et comment le peintre en question est devenu malade, et comment il est parvenu à émerger de sa pathologie. Autrement dit, il nous fait une théorie complète de la conversion entendue au sens large sans même prononcer le mot, et il montre clairement les deux fonctions de réparation et de transformation du symptôme dans leur visée positive. Il en fait même ressortir une troisième à son insu, qui saute aux yeux à la relecture : car le peintre dont il est question dans cet article est d'une habileté fantastique et parvient à mettre tout le monde dans sa poche, y compris Freud. Ce qui fait ressortir une troisième fonction décisive du symptôme : il est séducteur au sens où il vise à se servir de l'affect pour émouvoir l'autre et le faire réagir dans le sens qu'il a décidé.

Le symptôme révélateur

Après avoir vérifié la fécondité de cette notion de conversion élargie, l'auteur entreprend une étude approfondie de la conversion la plus célèbre et la plus controversée dans notre culture, la conversion de Paul sur le chemin de Damas. On n'imagine pas le nombre de travaux qui ont été menés sur ce sujet depuis quelques années, en Europe, aux Etats-Unis, dans les milieux catholiques, protestants et même juifs. Dans la psychanalyse, il existe un précédent célèbre avec un article du pasteur Pfister sur lequel Freud a porté un avis très favorable, mais il n'en a plus été beaucoup question depuis.

Il en ressort que l'affect tient une place primordiale dans le processus de conversion, et qu'il s'agit très précisément ici du remords, dont on suit pas à pas l'émergence et la transformation. Ensuite, il se confirme que l'abord du symptôme par la conversion est la voie royale pour découvrir ses diverses fonctions : réparation, transformation, séduction, et la conversion de Paul nous en révèle même clairement une quatrième à savoir que le symptôme est révélateur du désir inconscient... après-coup ! Et en effet, de l'avis de la plupart des commentateurs Paul n'a pas voulu fonder une nouvelle religion, pas plus que Jésus, et pourtant il en avait certainement le désir au fond de lui-même, car c'est bien ce qui est advenu, et au delà de tout ce qu'il pouvait imaginer.

Le symptôme aiguillon

Finalement, le principal intérêt de la notion de conversion élargie, c'est qu'elle permet de mieux saisir l'articulation entre le symptôme principal et ses autres manifestations. Le symptôme principal est inhérent à la psyché humaine, il est là pour permettre au sujet de se situer dans l'existence en puisant dans son capital libidinal sans se laisser déborder. Il devient pathologique d'une façon ou d'une autre quand le sujet doit faire face à un changement, à une épreuve, à une perte de l'ordre de l'irréversible auxquels il est particulièrement sensible. En réalité, et c'est là le plus important, cette évolution vers la pathologie représente en fait la première étape d'une conversion en cours. La tâche qui s'impose au sujet est donc de la mener à son terme en lui faisant parcourir sa phase positive, ce qui n'équivaut pas toujours à une guérison au sens classique du terme, mais à un nouveau positionnement du sujet face à la réalité. Quand on l'envisage de ce point de vue, le symptôme présente une cinquième et dernière fonction, essentielle pour la psychanalyse : il est aiguillon.

Lorsqu'on étudie le symptôme comme un appareillage interne destiné à gérer notre être au monde, il présente toutes ses caractéristiques à la fois : réparateur, transformateur, séducteur, révélateur et aiguillon. La conversion nous oblige parfois à passer par des moments pervers ou psychotiques, hystériques ou phobiques, et même si nous privilégions davantage un versant ou un autre, nous sommes souvent conduits à investir les autres modalités de la vie inconsciente si nous voulons faire tourner le symptôme. En fin de compte, il en est de la notion de conversion comme de celle de séduction : ce sont des catégories utilisées très tôt par Freud puis relativisées par lui, et l'auteur est de l'avis de J. Laplanche qui souhaite les remettre au premier plan, la notion de séduction pour la réflexion théorique, et la notion de conversion pour la psychanalyse clinique. Ce qu'il propose pour saisir toute la complexité et la raison d'être du symptôme, c'est donc une théorie de la conversion retrouvée et généralisée.

Un livre stimulant, novateur. Fondé à la fois sur une analyse clinique soutenue, rigoureuse, et sur une ouverture à la culture particulièrement féconde, écrit dans un langage clair, agréable, il renouvelle l'approche du symptôme en psychanalyse, et on ne saurait trop conseiller cette lecture aux chercheurs comme aux praticiens.