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Institution et changement
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°92 - Page 28 Auteur(s) : Jean-Pierre Pinel
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Institution et changement
Processus psychique et organisation

Avec la publication de cet ouvrage, Jean-Claude Rouchy et Monique Soula-Desroche offrent aux lecteurs un texte destiné à faire événement dans le champ de l'analyse des "institutions" et des organisations. Ce livre trace une voie originale dans le champ de la clinique des systèmes institués en proposant un modèle d'intelligibilité qui permet de penser analytiquement les rapports entre le sujet, le groupe et l'organisation tant au plan des immobilisations, des souffrances et des crispations défensives que des processus de changement.

L'ouvrage est construit en trois parties - fondements conceptuels, études approfondies de cas et ressaisie théorisante - dans un débat constant entre la théorie, la méthode et la pratique qui favorise un approfondissement fécond de l'exploration des processus propres à l'espace institutionnel. L'ensemble est complété par une bibliographie très complète et un index des auteurs. On peut ici regretter l'absence d'un index des notions et concepts pour un ouvrage destiné à devenir un véritable manuel dans le champ de l'analyse des organisations et des institutions.

Le corpus théorique articule fermement les développements de l'approche psychanalytique des institutions aux modèles de la psychosociologie clinique des organisations. L'appareil théorique tend à soutenir l'hypothèse selon laquelle la psychanalyse entretient un rapport fondamental avec le ensembles trans-subjectifs, non pas en tant que psychanalyse appliquée, mais en tant que l'économie du sujet de l'inconscient s'y articule intimement, notamment dans les modalités de l'intrication pulsionnelle, dans les différentes formes du processus identificatoire (introjection et incorporation), ou dans l'édification des idéaux en rapport avec les instances que sont le Surmoi, l'Idéal du Moi et le Moi idéal. Et c'est sans doute sur ce point que l'apport théorique de cet ouvrage s'avère décisif. Les auteurs nous montrent que le sujet n'est pas seulement en lien avec le système institué, mais que ce dernier constitue une formation de sa topique interne dans divers modes d'appropriation et de désappropriation qui vont précisément constituer un objet princeps pour l'analyse. Il en résulte ainsi que l'analyse d'institution est subordonnée à une exploration serrée des constituants du cadre institutionnel (histoire, valeurs instituantes, type de système d'organisation.), en tant qu'ils vont être intériorisés, incorporés ou introjectés par les sujets. Il en découle une proposition théorique extrêmement précieuse sur les plans épistémologique et clinique, à savoir qu'une théorie du changement suppose de considérer simultanément les processus qui traversent l'organisation et ceux mobilisés pour chaque sujet singulier, dans l'histoire et le trajet identifiant qui lui est propre.

Le groupe en tant que maillon intermédiaire entre le sujet et le collectif constitue le site et l'opérateur de l'intervention : les concepts de groupe d'appartenance primaire et secondaire, de contenance, d'intermédiaire et de transitionnalité forment des outils théoriques consistants pour comprendre les appareillages, les modalités de transit et d'articulation entre les espaces intrapsychique, intersubjectif et trans-subjectif.

Les auteurs procèdent à une différenciation ferme entre les différents dispositifs d'intervention (analyse de la pratique, supervision, analyse d'institution, consultation institutionnelle, action-recherche) proposant une issue féconde aux imprécisions et amalgames confus que l'on repère trop fréquemment dans la littérature contemporaine.

La partie clinique est centrée sur l'analyse des diverses institutions du champ sanitaire et social, ainsi que de structures coopératives en réseau. Les différents dispositifs mis en ouvre sont présentés de manière détaillée : les achoppements, résistances, défenses, aménagement et effets de l'analyse restitués d'une manière précise et rigoureuse de telle sorte que le lecteur suit au plus près les développements du processus mobilisé.

La dernière partie de l'ouvrage vise d'une part à ressaisir d'une manière critique les concepts d'anti-institution et de contre-transfert institutionnel, et d'autre part à entrer en dialogue avec les travaux fondateurs de François Tosquelles, de Franco Fornari, de René Kaes, de Paul Fustier et de José Bleger. Les filiations théoriques et les points de démarcation témoignent d'un travail de pensée qui se construit dans la confrontation et le débat, dans une discussion stimulante qui ne manquera pas de soutenir les élaborations de chaque lecteur.

Ce livre, destiné à devenir une référence dans le champ de la science des organisations et des systèmes institués, s'adresse tout à la fois aux chercheurs et aux étudiants, aux intervenants et aux cliniciens souvent immergés dans des mécanismes qui mobilisent des soufrances et des inhibitions à penser et à se penser dans les ensembles dans lesquels ils sont activement pris.