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Un désir dans la peau
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°92 - Page 30 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Un désir dans la peau
La chirurgie plastique sur le divan

A l'heure où changer son nez, ses seins, sa bouche ou toute autre partie de son corps semble être à la portée de tout chirurgien plasticien patenté ou non, où les programmes de télévision racolent leurs téléspectateurs avec des émissions dans lesquelles s'exhibent les ressuscités du bistouri avec plus ou moins de bonheur d'ailleurs, il était bon qu'un psychanalyste s'interroge sur les motivations qui poussent certaines ou certains à faire transformer leur corps.

Gérard Le Gouès, psychanalyste et psychiatre, membre de la SPP, spécialiste du vieillissement, travaille depuis plus de vingt ans en collaboration avec Maurice Mimoun, chirurgien plasticien à l'hôpital Rothschild de Paris. Il nous livre dans son ouvrage Un désir dans la peau son expérience auprès de patient(e)s qui lui ont été adressé(e)s par le chirurgien avant intervention parce que ce dernier suspectait une difficulté psychologique susceptible de rendre hasardeuse sur le plan psychologique une opération bien maîtrisée sur le plan technique. Et ce n'est pas le moindre des mérites de cet ouvrage de montrer que certains chirurgiens ont à cour de réfléchir sur leur pratique tant pour rendre service à leurs patients que pour se prémunir d'actions revendicatrices à leur encontre lorsque la demande était en réalité le reflet d'un conflit psychique non résolu.

Gérard Le Gouès a reçu plusieurs centaines de personnes candidates à une intervention au décours de ces vingt années. Il nous raconte à l'aide d'extraits d'entretiens les enjeux et les désirs inconscients qui se cachent derrière ces demandes de changement et qui transforment le geste chirurgical en un succès ou en une terrible déception. Il nous montre comment une évaluation psychanalytique permet de prévoir, et encore pas toujours, l'issue de l'intervention. Il s'attache en réfléchissant, exemples à l'appui, aux demandes de chirurgie les plus fréquentes, nez, sein, chirurgie du vieillissement, à nous mettre en évidence les lignes directrices des conflits les plus souvent rencontrés.

Un exemple, la rhinoplastie

Derrière l'envie d'un nouveau nez, remarque Gérard Le Gouès, se cachent différentes problématiques. Au sortir de l'adolescence, l'observation psychique montre que le désir de changement a une autre origine qu'une simple disgrâce esthétique. L'auteur retrouve très souvent un deuil non fait, celui d'un père ou d'un grand-père, voire une problématique de secret familial comme chez Hubert qui dès l'âge de quatorze ans envisage de changer un nez qui ne lui convient pas. Il a le sentiment que "quelquechose ne va pas chez lui ". Le secret bien gardé de son adoption lui est révélé à l'âge adulte, au moment de la demande d'intervention qui, la vérité étant sue, lui apporte enfin le sentiment d'être un vrai fils.

Dans d'autres cas, la demande de rhinoplastie recouvre, pour les femmes, un désir inconscient de rivaliser avec les hommes. Enfin chez Clémence, qui ne parvenait pas à se décider en faveur d'un sexe ou d'un autre, la chirurgie ou "renaissance anatomique" a pu permettre une naissance sexuée. A travers les demandes de rhinoplasties tardives le psychanalyste repère chez les femmes sans enfants le deuil non fait de la maternité ou, après la mort du père, le désir de le garder en elle en demandant que leur nez ressemble le plus possible à celui du père ou du grand-père. Les demandes de chirurgie du sein, de traitement de la surcharge pondérale, de chirurgie du vieillissement sont analysées avec la même attention toujours dans le but de mettre à jour les conflits inconscients qui, non résolus, obèreraient le succès d'une intervention.

Psychanalyse ou chirurgie ?

Est-ce à dire qu'il vaudrait mieux faire dans tous les cas une psychanalyse, plutôt que de se faire opérer ? Pas du tout, répond Gérard Le Gouès, qui oppose les tenants du "tout psychique" aux tenants du "tout physique". Entre ces deux extrêmes, les partisans de la position "évolutive" travaillent à conjuguer composante psychique et composante physique, en tirant partie des nouvelles ressources disponibles - entre autres la chirurgie". On l'aura compris à travers cette succession de vignettes cliniques Gérard Le Gouès pose avec finesse la question du désir de chirurgie plastique et nous montre la richesse d'une collaboration chirurgien psychanalyste, tant pour le ou la patiente que pour le chirurgien ou le psychanalyste. Il met en évidence la nécessité de réfléchir sur soi avant de vouloir "se changer". Reste à savoir à qui s'adresse l'ouvrage ? Aux chirurgiens ? Aux futurs patients qui risquent d'être rebutés par des élaborations savantes ou aux psychanalystes qui certainement y trouveront "de quoi penser" ?