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L'évaluation clinique en psychopathologie de l'enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°91 - Page 15 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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L'évaluation clinique en psychopathologie de l'enfant

L'évaluation clinique "armée" est-elle pertinente en pédopsychiatrie en ce début du troisième millénaire ? Quel est l'apport du bilan psychologique à la démarche diagnostique et thérapeutique "à main nue" ? Pour débattre de ces questions et les immerger dans le contexte psychiatrique hexagonal actuel, l'ouvrage récemment publié de Djaouida Petot tombe à pic.

L'enseignante d'aujourd'hui a gardé en mémoire les leçons de son activité de psychologue en intersecteur infanto-juvénile d'hier et elle défend avec conviction tout au long de sa contribution une psychopathologie de l'enfant qui complète et affine la démarche psychiatrique. Dans cette perspective, sa conception de l'évaluation psychologique est ambitieuse car, au delà d'un squelettique diagnostic symptomatique, elle vise une compréhension "de l'ensemble du fonctionnement psychologique de l'enfant" qui interroge la façon dont "les symptômes observables s'intègrent dans le fonctionnement cognitif, affectif et relationnel".

Cette aspiration psychodynamique à la complexité holistique est sans doute le meilleur antidote contre des projets thérapeutiques "prêt-à-porter" qui ne s'enracinent pas dans la singularité intrapsychique et intersubjective du sujet mais dans des correspondances statiques entre une sémiologie strictement comportementale et des intitulés nosographiques réifiants : hyperkinésie, trouble panique et autres TOC...

À une époque où certains parents français inspirés par les médias commencent à demander à leur pédiatre un traitement de Ritaline pour l'instabilité supposée de leur progéniture (et où, au même moment, les parents et les professionnels américains prennent de plus en plus conscience des limites de la généralisation de cette prescription, a fortiori isolée), le témoignage de D. Petot est essentiel. Elle montre combien derrière l'hyperactivité - face émergée de l'iceberg qui crève les yeux des observateurs - se cache bien souvent la dépression scotomisée par le regard parental, sinon scolaire et, parfois, psychiatrique. Pour l'authentifier, le bilan psychologique est, entre certaines mains, une voie fiable.

Imaginer les professionnels de l'évaluation psychologique en institution et en libéral ainsi que les apprentis psychiatres et psychologues en train de lire le chapitre X dédié à cette fameuse hyperactivité est rassurant dans le contexte sensible actuel où la guerre stérile entre environnementalistes étroits et organicistes véhéments fait la Une de journaux de grande diffusion. L'analyse de D. Petot s'inscrit dans la filiation des contributions qui, refusant ce clivage simpliste, plaide en faveur d'un dialogue constructif entre tenants des courants génétiques, cognitivistes et psychanalytiques. Les récents débats sur l'hyperkinésie au congrès de l'ESCAP en 2003 à Paris et dans le dossier de Carnet PSY à ce sujet (n° 78) pointaient eux aussi la nécessité de ce complémentarisme.

Dans ce chapitre sur l'hyperkinésie, comme dans tous les autres, D. Petot suit un même plan qui est en lui-même une invitation à cette ouverture épistémologique au profit de l'enfant souffrant, au-delà des querelles (de cours) d'écoles des professionnels. Une définition et une description clinique très détaillée de la pathologie ouvre le bal. Une présentation nosographique y succède où l'épaisseur de l'histoire est au rendez-vous. Bien sur, les phobiques du DSM-IV ou de la CIM-10 seront ici à l'épreuve mais, s'ils tiennent bons, ils seront récompensés par une utile mise en perspective transversale où la Classification française des troubles mentaux de l'enfant et de l'adolescent (CFTMEA) de R. Misès et collaborateurs trouve sa juste place.

Vient ensuite, une section épidémiologique précieuse par sa rareté dans la littérature française et sa vision critique. L'auteur insiste, dès l'avant-propos, sur la nécessité de s'interroger en priorité sur les troubles psychiatriques les plus fréquents dans la population. Cette invitation prend tout son sens quand on mesure la surprise induite par le classement quantitatif : arrivent en tête, les troubles anxieux, les dépressions, l'hyperactivité et les troubles du comportement. Dans la section suivante, la pathologie est envisagée à l'aune de ses frontières, c'est à dire des troubles associés.

Le coeur du chapitre Hyperkinésie bat dans la discussion des Hypothèses étiologiques. Le lecteur y prend d'abord conscience dans la première partie intitulée Aspects familiaux des réserves de l'auteur face aux "spéculations biologisantes" et, plus encore, de ses doutes sur la spécificité même du syndrome d'hyperactivité : "compte tenu de l'association régulière de l'hyperactivité avec d'autres troubles, compte tenu également de l'évolution, on peut se demander si l'hyperactivité existe en tant qu'entité distincte." Et, finalement, l'auteur de conclure : "l'hyperactivité est essentiellement le précurseur ou le prodrome d'une série d'autres troubles assez variés." La deuxième partie, titrée Hypothèses psychanalytiques, est l'occasion d'une confrontation théorico-clinique passionnante. D. Petot discute, selon les diverses formes d'hyperkinésie, son hypothèse psychodynamique de "stratégie intersubjective au service de la défense maniaque".

L'évolution de la pathologie est alors envisagée avant d'aborder la pièce de choix : le diagnostic et l'évaluation psychologique. C'est dans cette section que les questions techniques propres au praticien du bilan psychologique sont posées à travers une description critique des outils disponibles et des recommandations pour les choisir et les utiliser.

Enfin, point de cristallisation de toute la dynamique du chapitre, l'auteur nous livre une présentation exhaustive d'un cas clinique. Avec Samuel, 6 ans et 4 mois, le sujet regagne sa place et sa chair et ne se réduit pas à son intitulé nosographique d'hyperkinésie. Les bons vieux projectifs tirent ici leur épingle du jeu en mettant en exergue un trouble massif de la pensée qui conduit à envisager chez cet enfant l'hypothèse d'un début de manie.

Ce plan détaillé ici pour l'hyperkinésie est donc aussi la trame des très nombreux autres chapitres traitant successivement : l'angoisse de séparation ; les troubles anxieux (la névrose d'angoisse, l'anxiété généralisée, le trouble panique, l'agoraphobie) ; la névrose phobique ; la phobie sociale et l'anxiété sociale ; la névrose obsessionnelle ; la névrose traumatique ; les effets psychologiques des mauvais traitements ; les troubles de l'humeur (la dépression, la manie, les troubles bipolaires, la cyclothymie) ; les troubles des conduites ; les troubles du caractère ; les psychoses ; la déficience intellectuelle ; l'autisme.

Comme le laisse augurer cette longue liste, D. Petot a accompli une tâche abyssale. Son travail de synthèse va être fort utile pour les cliniciens confirmés, les enseignants et les étudiants. Mais surtout, ce livre sera favorable aux acteurs principaux - les enfants eux-mêmes suivis en psychiatrie infantile - pour qui l'apport d'un bilan psychologique de qualité constitue une étape primordiale pour élaborer un projet thérapeutique pertinent puis, chemin faisant, l'évaluer et l'ajuster. Assurément, le meilleur compliment que l'on puisse faire à un ouvrage de clinique !