La Revue

La consultation thérapeutique périnatale
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°91 - Page 18 Auteur(s) : Christelle Bénony
Article gratuit
Livre concerné
La consultation thérapeutique périnatale

Si l'auteur nous offre là son premier livre, le premier chapitre d'une longue série, il a déjà contribué depuis fort longtemps et de manière conséquente à nous instruire sur les bébés depuis leur vie intra-utérine et avant même leur conception biologique. La première fois que je l'ai vu, c'était à Bobigny, là-même où Serge Lebovici enseignait et soignait les souffrances des bébés et de leurs parents. Avec pudeur certes, mais avec une profonde conviction, il sensibilisait alors l'auditoire sur l'impact psychologique des paroles prononcées par l'échographiste sur la vie relationnelle des parents avec leur foetus.

Si certains y ont vu plus de passion que de rigueur, nous le félicitons ici pour avoir su maintenir le cap tout au long de cette décennie, pour avoir su imposer avec force ses propres essais théoriques. Il apporte avec évidence une pierre à l'édifice des consultations thérapeutiques parents/bébés en la complétant par les consultations parents/fotus - parents/enfant virtuel - et en stimulant de nombreuses pistes de réflexion sur notre accueil psychique des parents et du bébé en devenir dans un lieu tel que la maternité.

Ce livre s'articule autour de quatre axes ponctués par de nombreux sous chapitres denses, complexes et ô combien émouvants. Ils sont suivis d'annexes relatives au travail original de l'auteur constituant sa Thèse de Doctorat de Psychologie Clinique intitulée "La parentalité à l'épreuve des séparations néonatales mère/bébé" où il était déjà question du concept de double séparation. Plus de 350 références bibliographiques permettront aux lecteurs de mieux appréhender la pensée de l'auteur, d'en comprendre la valeur et la pertinence.

L'histoire de ce livre commence par la préface du Pr Bernard Golse. Il souligne que ce travail vise à préciser et à revisiter dans le champ de la psychiatrie périnatale, la théorie et la pratique d'un outil classique et fondamental : la consultation thérapeutique dont le fondateur est Winnicott. Il nous renvoie aussi - comme son auteur le fait lui-même - à ce que Monique Bydlowski avait mis en évidence dans son livre La dette de vie à savoir que le psychanalyste à la maternité se trouve dans "l'oil du cyclone". Il me semble que l'apport original et fondamental de Sylvain Missonnier réside dans la détermination d'une approche psychologique et psychopathologique en périnatalité à la fois individuelle et groupale. Si tout au long de ce livre, il est question de transmission psychique, il peut se féliciter d'être à la hauteur de l'héritage laissé par son maître en clinique parents/nourrissons : le Pr Serge Lebovici. Ce profond travail illustre aussi la réussite d'un mandat réconciliant sa vocation philosophique avec le mandat générationnel de son père chirurgien-accoucheur tissant ainsi avec une singulière créativité les mailles de sa propre destinée.

Dans la première partie, Origine, séparations, et originalité, il plante le décor présentant d'emblée la maternité régie par les règles de la tragédie avec ses unités de lieu, de temps et d'action, agie par la thématique générale de la séparation, animée par les différents acteurs, parents et professionnels, en proie à la conflictualité primaire des pulsions de vie et des pulsions de mort (Cf. préface de Bernard Golse). Nous entrons ainsi dans le vif du sujet avec Diabolos et Individuum : le premier renvoie à l'action de désunir, de séparer en instaurant l'amour et la haine ou l'envie et, le second s'affirme comme ce qu'on ne peut couper, qui est indivisible et revendique une unité distincte. L'auteur nous montre comment notre créativité et notre vulnérabilité s'enracinent dans cette interdépendance entre séparations et individuations ; comment entre la nostalgie primitive et la promesse d'autonomie de la césure, la continuité de soi advient à travers l'histoire de nos distinctions successives. Plus loin, il reprend les conceptions du traumatisme de la naissance ne considérant pas pour sa part comme systématiquement acquise la continuité d'existence périnatale. Il pense que les expériences anténatales fotales et les conditions de l'accouchement modulent pour une part, "la prédisposition" de l'enfant aux préformes de ce que seront ultérieurement ses "protoangoisses" et leur fonction adaptative ou morbide : Eros et Thanatos entrent alors en scène. Il termine par la question de l'origine et de l'originalité, précisant que l'institution "maternité" est habitée par cette double origine de l'humain : celle de ses liens avec sa matrice générationnelle, sa filiation, son terroir collectif, sa culture et celle de l'unicité de l'épigenèse de son être, de sa possible originalité. Du côté du psychologue, il précise que sa difficulté réside dans la rencontre d'un désir parental d'un enfant imaginaire parfait et d'un idéal médical complice venant favoriser la croyance illusoire en "des naissances merveilleuses, celles des contes de fées, des médecins-cigognes qui apportent des bébés" (Frydman, 1985).

Dans la deuxième partie, il interroge Les outils de psycho(patho)logie périnatale, il réalise une présentation épistémologique des axes majeurs autour desquels s'articule sa pensée résolument psychanalytique : l'anticipation, la prévention et la psychiatrie périnatale. Il nous rappelle à juste titre que "secrétée par l'angoissante vulnérabilité du sujet agissant, l'anticipation se démarque de la toute-puissante prédiction de l'augure." que "si la prédiction risque de coloniser l'avenir, l'anticipation mesurée le négocie". Il nous renvoie ainsi à P. Aulagnier (1975) : "c'est dans la violence de l'interprétation anticipatrice parentale que naissent les représentations primaires de l'infans". Il fait donc de l'anticipation le fil conducteur pour la compréhension des variations tempérées et pathologiques du développement de la parentalité et de l'enfant. Il revient aussi sur les concepts d'angoisse automatique-traumatique et d'angoisse signal, il précise que "le Moi, pour éviter l'apparition de l'angoisse de l'absence se forge défensivement une aptitude à anticiper." (Freud, 1926).

A partir des travaux pionniers de Soulé et Noël (1989) jusqu'aux derniers travaux récents de F. Molénat (2001) sur la prévention, il espère que puisse s'établir une stratégie préventive "tout-venant" à la maternité de manière à ce que chaque rencontre soignants/parents soit virtuellement un lieu de "prévenance" des soignants à l'égard des familles ! Ainsi, sans divan, le psychanalyste tentera d'en dynamiser aussi les ressorts inconscients avec la contrainte d'un cadre nomade où le transfert est "accompagné" et non interprété comme dans la cure type. Sa réflexion sur l'état actuel de la psychiatrie périnatale, de son approche interdisciplinaire, entre autres, des dépressions post-natales, des psychoses du post-partum, l'amène à conclure cette partie en insistant sur le fait que si "le dépistage" n'est pas une fin en soi, l'essentiel est de tenter de "réintroduire dans les pratiques une humanité et une rigueur scientifique suffisantes pour que chacun trouve sa place" (F. Molénat, 2001).

Nous retiendrons de la troisième partie Clinique des métamorphoses entre autres, l'histoire de Mme S. qui consulte pour une infertilité "inexpliquée" mais dont elle se sent la seule responsable au sein de son couple. Elle accepte de relater son histoire infantile, et si dans un premier temps elle ne supporte pas l'idée d'avoir recours à la FIV ("véritable parcours du combattant"), elle la revendique ensuite surprenant le thérapeute qui lui signifie qu'elle chemine dans la connaissance féconde de son histoire familiale. L'intérêt porté à son père par le professionnel au fil des consultations amène cette jeune femme à proposer à ses parents de l'accompagner à ses rendez-vous. Au cours de l'ultime consultation, son père évoque pour la première fois sa déportation, son attachement à une jeune femme qui disparut par la suite, soumise aux expériences de fécondations artificielles pour améliorer la technique des Lebensborn. Il lui révèle alors qu'elle porte le même prénom que cette femme déportée. Deux mois après, Mme S. annonce qu'elle est enceinte sans aucune stimulation, ni FIV. Je laisse aux lecteurs la liberté d'en savoir plus sur l'effet "bois dormant" selon les termes de cette femme qui correspond selon l'auteur à l'inertie d'un "oubli volontaire" et d'un secret traumatique parental qui provoque une paralysie développementale de le filiation. Comment ne pas être également émue par l'histoire d'Auguste triplé né par FIV soumis à des terreurs nocturnes et de Belette, fantôme de Chitta, le 4ème embryon réduit par ponction et qui resurgit toutes les nuits dans la chambre de cet enfant pour lui mordre les pieds jusqu'à sa rencontre avec un "guérisseur".

Tout au long de son livre, et jusqu'à la fin de la quatrième partie, Sylvain Missonnier déploie une énergie colossale pour nous montrer comment la préparation psychique de cette rencontre du "naître humain", du "devenir parent" et de "l'être soignant" est vitale. Il interroge fort heureusement nos repères métapsychologiques, nos mouvements transféro-contretransférentiels nous amenant à insister sur la nécessité d'une formation psychanalytique rigoureuse, il y décrit en référence au cadre de la cure type, l'aménagement, la plasticité du cadre des consultations thérapeutiques anténatales (CTA), la rigueur du psychologue clinicien ne jouant pas seul sa partition.

Pour l'auteur, la périnatalité psychique vient mettre au jour l'interrogation sur les origines, sur la différence des sexes, les avatars de la genèse du soi et de la relation d'objet. Cette période (de la conception jusqu'au 12ème-18ème mois de la vie de l'enfant) est une phase d'activation et de révision des fantasmes originaires (vie intra-utérine, scène originaire, castration, séduction), elle est à comprendre comme une version transitoire des éléments habituellement refoulés. Si elle met en exergue les enjeux générationnels de l'héritage lebovicien, elle n'est pas une "néoformation du post-partum" comme l'ont défini Cramer et Palacio-Espasa (1993). Le fotus n'est pas jusqu'à la naissance l'extension narcissique maternelle et il n'est plus question de déduire une psychologie de la grossesse à partir des seuls faits cliniques de femmes en souffrance au cours de leur grossesse. La grande perméabilité aux représentations inconscientes et la relative levée du refoulement et de la censure ne correspondent pas seulement à une réactivation de la névrose infantile mais bel et bien à une reviviscence des conflits plus archaïques. D'où l'intérêt de définir avec rigueur le cadre des CTA dans lequel le psychologue-psychanalyste évolue en se référant "à la partie la plus primitive de la personnalité" (Bléger, 1966).

L'attention bienveillante du clinicien, et sa présence empathique permettront la création du cadre du patient, "expression de sa fusion la plus primitive avec le corps de sa mère", le cadre étant le premier réceptacle de la reviviscence des conflits structuraux des parents enceints. Comme aime à le dire l'auteur, il existe une fonction paratonnerre du clinicien qui rend compte de cette "violence fondamentale" (Bergeret, 1984) que doit métaboliser le thérapeute. Reprenons la métaphore de l'auteur : "Si le cadre de la CTA est un utérus maternel métaphorique enveloppant les devenants parents, alors le clinicien doit être un placenta efficient métabolisant le matériel !".

La générosité de l'auteur se retrouve dans son souci de définir le cadre de ses multiples interventions, sans oublier l'abord préventif de sa pratique : "Les diverses stratégies d'anticipations préventives parentales et soi gnantes s'imposent finalement comme une tentative d'élaboration commune pour contenir l'amplitude de la destructivité au profit d'une créativité civilisatrice". Son ambition n'est point aveugle mais prudente et mesurée : "Certes la conflictualité inconsciente - amplifiée durant cette période - n'est pas explicitement travaillée, mais son expression en filigrane en favorise nettement la décharge pulsionnelle qui correspond, dans le meilleur des cas, à un assouplissement des mécanismes de défenses en présence".

Chemin faisant, est-ce sa prudence, son goût du suspens, de l'attente, ou est-ce encore sa connaissance de la mise en scène qui l'amène à nous "délivrer" seulement à la 208ème page son propre modèle des CTA, issu d'une réflexion, d'un travail clinique à mains nues de plus de 10 années passées en terre périnatale ! Sans oublier ses premiers pas "d'explorateur" dans les salles d'accouchement à l'initiative de Franck-René Missonnier !

Cette entreprise amènera donc le lecteur à ressentir dans l'après-coup le manque que constituait l'absence d'un tel ouvrage dans le paysage livresque de la périnatalité et il me reste à remercier Sylvain Missonnier pour ce voyage au cour de ce qui touche tout être humain au plus profond de lui-même : ses origines.