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Féminin mélancolique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 12 Auteur(s) : Bernard Brusset
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Féminin mélancolique

Dans cet ouvrage de quelque 180 pages, Catherine Chabert reprend et enrichit le rapport qu'elle avait présenté au Congrès des psychanalystes de langue française de 2002. Le projet d'emblée explicité est d'interroger, à partir de la clinique de certaines organisations psychiques et de la théorie freudienne, les rapports entre la différence des sexes et la différence entre le sujet et l'objet.

En suivant l'évolution des idées de Freud, elle dénonce la fausse évidence du rapprochement de l'activité et de la masculinité, de la passivité et de la féminité. L'exemple clinique d'une jeune fille innocente et soumise, séduite et abandonnée, qui tue l'enfant qu'elle porte donne un vif relief à la question posée. Plus généralement, "Comment concilier la rationalité et la passion ? En d'autres termes, satisfaire le désir de maîtrise actif et le désir tout aussi fort de se livrer passivement à un amour déraisonnable ?" (p.27). Comme le dit Freud, l'activité peut être au service de la jouissance passive et "le moi-sujet est passif vis-à-vis des excitations externes, actif du fait de ses pulsions". Relevant la dérive commune dictée par les théories sexuelles infantiles qui assimilent féminité et castration, C. Chabert se demande quel subtil effet de projection explique l'insistance de Freud sur l'aspect douloureux, pénible, de la féminité qu'il associe au masochisme.

La "poussée de passivité" à la puberté caractériserait le désir d'être aimée des femmes, et au-delà, le féminin dans les deux sexes. En quête des conditions initiales du vécu de passivité de l'enfant, C. Chabert convoque les fantasmes originaires. Mais elle note que cette métapsychologie de l'intériorité suppose des rapports entre représentations et affects qui ne sont pas toujours assurés dans la clinique psychanalytique actuelle. D'autres voies de développement permettent de "saisir autrement la réalité psychique interne tout en s'étayant sur les fondements métapsychologiques freudiens." (p.32). Le projet est donc clair. Dans les nombreux tableaux cliniques caractérisés par le négatif, l'auteur se demande comment celui-ci s'articule avec la passivité/activité originaire. La passivité prend la forme de la soumission à l'environnement, la réalité externe est utilisée pour suppléer au vide de l'espace intérieur, le malaise et l'angoisse sont alors ressentis par l'interlocuteur.

Un exemple clinique, riche en qualifications subjectives, illustre bien cette forme de discours en extériorité qui utilise l'écoute de l'analyste tout en le réduisant à l'impuissance et même à l'inexistence. Les changements thérapeutiques apparaissent dans la vie avant de se manifester dans la cure. La théorisation de C. Chabert emprunte différentes voies pour en venir au syndrome de la mère morte de A. Green. Il serait sous-jacent dans ce cas à une compulsion de parole, ce que j'appellerais une sorte de logorrhée narrative triviale, mais qui induit chez l'analyste une perception fine de ce qu'elle tend à occulter. L'exposition de ce cas clinique a été précédée de l'élaboration théorique originale du mélancolique féminin. L'auteur propose un modèle qui articule de manière originale des notions freudiennes soumises à interrogation et à réévaluation - tout en manifestant son admiration pour les idées de Freud.

La théorie des fantasmes de séduction et le parcours qui va du fantasme "un enfant est battu" au masochisme moral, amène l'auteur à défendre l'idée que c'est dans la dialectique du plaisir et du déplaisir, dans l'identification passive et le refoulement de la fantasmatique incestueuse au sein d'une relative différenciation du sujet et de l'autre que trouvent place le retournement de l'activité en passivité, le renversement en son contraire, le retournement sur la personne propre, aussi bien que le refoulement et la sublimation (p.38). Cette perspective qui tend à affranchir la métapsychologie du mécanicisme du montage pulsionnel et des références biologiques de Freud, va, me semble-t-il, dans le sens des thèses de J. Laplanche sur "la séduction originaire".

C. Chabert propose une construction (p.45) pour rendre compte de "la version mélancolique des fantasmes de séduction" ou, plus précisément, ce que j'appellerais le destin mélancolique des fantasmes incestueux de séduction active. L'idée est qu'à l'inverse du fantasme odipien hystérique de séduction par le père (défense par projection de l'auto-érotisme infantile), la passivité est retournée en activité avec auto-accusation d'inceste. Ce mouvement mélancolique lié au fantasme incestueux associe le masochisme moral à un retournement contre soi de l'hostilité vis-à-vis de la mère. Or, dans l'identification narcissique à la mère, il s'agit de la mère morte, et, finalement d'auto-destruction. Cette construction rend compte des conduites expiatrices, auto-punitives, masochiques au sein d'un mouvement mélancolique ainsi constitué.

La réaction thérapeutique négative dans le couple d'opposées action/passion, n'est pas tant due à l'attaque haineuse de l'analyste qu'au refus obstiné des effets mobilisateurs du lien analytique qui activeraient la culpabilité, la honte, la blessure narcissique. D'où l'immobilisation que C. Chabert rapproche d'une utilisation fétichique de l'objet. Ainsi en vient-elle à l'idée de la coalescence du narcissisme et du sexuel dans la réaction thérapeutique négative : "Un non qui fait effet sur le psychisme mais aussi et surtout sur le corps de l'analyste", et qui, par appui sur la relation spéculaire, "fait découvrir dans l'adulte outragé, l'enfant perdu dans une attente infinie, accroché à une figure maternelle aveugle et muette, dont il ne désespère pas d'appeler le regard et de conjurer le mutisme."(p.59).

Après avoir montré dans l'ouvre de Freud la proximité des conceptions de la mélancolie (1915) et du masochisme moral (1924), C. Chabert en vient à interroger la place et la fonction, dans la cure, de la figure de l'enfant mort : celle de "figurer un fantasme morbide de passivité totale, d'extinction pulsionnelle radicale condensée avec celle d'une innocence tragique". Il condense les significations multiples d'un investissement intolérable, mais aussi d'une idéalisation et d'une paradoxale passion justement parce qu'il est perdu. L'envahissement de l'espace identificatoire par l'enfant mort révèle l'introjection de la mélancolie maternelle dans le renversement sur la personne propre : d'où l'effondrement du système narcissique et l'expérience de la douleur.

L'étude du thème de la mort dans le développement de l'ouvre de Freud en montre l'insistance jusqu'à l'étrange rapprochement de la pulsion de mort et du jeu de l'enfant : le passage de la passivité de l'expérience à l'activité du jeu. Par le lien à l'objet, la passivité s'oppose à la pulsion de mort dans sa visée de désinvestissement. Le renoncement pulsionnel est source d'un "déplaisir qui bascule dans la douleur chaque fois que les situations qui l'engendrent ne trouvent pas de voies d'élaborations internes"(p.69). Un cas clinique de suicide illustre cette place de la douleur. Si la douleur est liée selon Freud à l'excès d'excitation sans issue, d'autres sont à l'ouvre, notamment celles du syndrome de la mère morte selon A. Green.

La compulsion de penser, de représenter et de figurer, quand elle devient persécutoire, suscite le rôle protecteur paradoxal de la pulsion de mort, seul recours pour le maintien de la vie : "mourir pour survivre". Comme travail du négatif, elle agit contre les excès d'excitation qui sont à l'origine des figurations parasites, des compulsions de penser et de dire, dissociées de l'expérience et des souffrances du corps. Celles-ci masquent le vide, le trou de la destructivité sans colère, des effets de la disparition brutale de la mère ou celle de sa disponibilité pour l'enfant, ce qui correspond au désinvestissement comme effet premier de la pulsion de mort. Ainsi en vient-elle aussi à décrire différents destins de la douleur qui lui donne valeur positive en dépit et en raison des attaques qui, par-delà le retrait narcissique, visent l'analyste. Ainsi, après avoir décrit le rôle positif de la pulsion de mort par rapport à l'excès d'excitation, l'auteur en vient à l'éloge paradoxal de la douleur. Outre les figures de la victime accusatrice, de l'expiation, du sacrifice, celle de l'enfant mort comme représentation limite de la perte mélancolique est l'inverse du fantasme de retour intra-utérin et pourrait figurer aussi la détresse originaire, celle de l'infans privé des mots, soit encore la réaction thérapeutique négative devant l'impuissance de la parole en analyse, et comme mise à l'épreuve de la passivité pour le patient et pour l'analyste.

Dans la deuxième partie intitulée Perdre et retrouver, C. Chabert expose avec le talent qu'on lui connaît, la clinique du discours de sa patiente Mélie. Un discours de la douleur, impersonnel, désubjectivé, excluant les rapports entre affects et représentations aussi bien que le rêve et la remémoration, laisse l'analyste inutile, dans l'impossibilité de toute interprétation. L'exclusion de l'entre-deux, de l'intime et de l'étranger assure une position de maîtrise qui trouve explication dans la précarité et la fixité du lien primaire à la mère qui ne peut être ni renoncé, ni déplacé : la place perdue ne peut pas être retrouvée. L'absence et la perte comme condition de l'activité de représentation sont ici exclues. La théorisation est soutenue par référence à la Négation de Freud comme origine de la position de sujet, à la définition du soi selon Pontalis et aux conditions pulsionnelles de l'utilisation de l'objet selon Winnicott à laquelle est comparée l'utilisation de l'interprétation.

C'est par le cas d'un homme que le chapitre suivant aborde "le fantôme d'amour" de la mère morte qui empêche le transfert ou en détermine longtemps les modalités narcissiques. Fidèle à sa méthode, C. Chabert part des difficultés d'une cure pour en chercher les raisons en référence à des sources théoriques diverses qui reviennent toujours à Freud. Le risque de faire de l'analyse une expérience réparatrice chez cet homme orphelin, d'abord de père puis de mère, est conjuré par l'attention portée par l'analyste à l'occultation de la sexualité de la mère. Confrontant la crainte de l'effondrement selon Winnicott et la scène primitive selon Freud, toute deux préodipiennes, l'auteur montre le risque de la désexualisation contemporaine de la psychanalyse par centration exclusive sur la perte et le deuil impossible de l'objet primaire : la mère hors sexualité.

Les hommes ne veulent pas guérir est le titre du chapitre qui, à partir de Freud, traite des résistances en analyse, ses rapports avec le transfert et avec les fantasmes. L'auteur revient sur le fantasme "un enfant est battu", sur la réaction thérapeutique négative et sur les fantasmes originaires pour poursuivre sa réflexion sur la passivité et sur le masochisme. Elle en déduit la théorie de l'action de la psychanalyse et son exigence technique, celle du mot juste qui relie affects et représentations, donne corps à l'interprétation et "accueille les masses pulsionnelles", pour activer la mémoire vive à la faveur du rapport de force au sein du transfert et du contre-transfert (p.138), et par la traversée des perlaborations, de la mélancolie au deuil.

La fin du livre propose des nouvelles formulations de la thèse centrale : "Pour résumer, le mouvement mélancolique constituerait l'une des voies de détournement de la passivité, contre l'être-aimé, l'être-excité, contre l'objet et finalement contre le sujet lui-même." La haine vis-à-vis de l'objet excitant combat cette passivité.

L'auteur ne retient pas la notion d'indifférenciation primaire, mais celle de "mal-différenciation" dans l'identification narcissique originaire. Ce maternel primitif, confondu avec le féminin existant chez tout individu, garçon ou fille, est à l'ouvre dans le féminin mélancolique : c'est un mode de traitement des fantasmes originaires et aussi de la perte d'objet. Ainsi C. Chabert en vient-elle à définir "la position mélancolique" impliquant la bisexualité et déniant la différence du masculin et du féminin aussi bien que l'abandon par l'objet, lequel est immobilisé dans l'identification narcissique. L'intériorisation de la peur de perdre l'amour donne force au surmoi.

Aussi conteste-elle vivement la thèse de Freud sur la faiblesse du surmoi des femmes soutenant, au contraire, que "le surmoi féminin (pas seulement le surmoi des femmes) pourrait ainsi représenter la forme tyrannique et sévère, la moins aimante, la plus puissante de la conscience morale"(p.173). Le risque encouru est majeur, celui, lié à l'odipe, de perdre l'amour de la mère, déjà suspect pour n'avoir pas donné le pénis ; il s'agit de "détruire cette affection fondamentale assurant l'investissement narcissique, le premier sédiment des identifications, indispensable pour attirer les forces pulsionnelles qui maintiennent le sentiment d'exister, sa continuité dans le fil libidinal fantasmatique"(p.174). De ce dernier point de vue, la représentation de l'enfant mort indique avec véhémence, écrit-elle, "l'effet d'une retaliation implacable, imposée par la mère, interdisant à sa fille d'occuper légitimement sa place de mère..". En dépit de cette utilisation du concept de "retaliation", on ne trouve dans ce livre aucune trace des modèles de l'archaïque kleinien, ni la fantasmatique de l'attaque du corps de la mère et de ses contenus, ni le clivage et la projection dans les rapports aux objets et dans le transfert, ce qui donne beaucoup de relief à ce recoupement avec l'angoisse de castration féminine selon M. Klein.

Le dernier chapitre intitulé la femme qui avance se réfère à l'analyse de Freud du roman de Jensen la Gradiva (1906). En contrepoint de beaucoup de commentaires du texte de Freud qui privilégie le point de vue et la problématique de Norbert Hanold, C. Chabert, sans s'arrêter au fétichisme du pied, à la castration, à l'apparition et la disparition de Gradiva comme du lézard auquel elle tend un collet, adopte le point de vue de Zoé. La Gradiva, comme la femme qui avance (et non la femme "gravide"), est celle qui abandonne "les traces de son attachement mélancolique à sa mère morte, pour donner libre cours au plaisir de vivre." C'est aussi une illustration de la fonction séductrice de celui (celle ?) qui guérit.

En conclusion, on l'aura compris, il s'agit d'un ouvrage de grande qualité. Ce texte raffiné, dense et riche, non dépourvu d'un certain lyrisme, manifeste une grande liberté de penser en circulant entre de nombreuses références. Il reste toujours ancré dans l'expérience psychanalytique des cas difficiles, source d'une réflexion théorique exigeante qui renouvelle la théorie du féminin.