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À quelle heure passe le train ? Conversations sur la folie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 15 Auteur(s) : Pierre Delion
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A quelle heure passe le train?
Conversations sur la folie

Ce livre est un grand poème. Il est écrit autour d'une histoire dont les détails, ceux dans lesquels Dieu gît, sont peu connus, sauf de quelques trop rares familiers des plongées dans le monde de la psychose. La clinique de la Borde, un radeau venu de l'entre-terres des schizophrénies, et fabriqué de bric et de broc par un des plus grands psychiatres contemporains, Jean Oury, continue d'errer sur l'océan de toutes les folies, et de sauver de la noyade des êtres humains, trop humains, qui n'ont pour toute richesse que ces espaces du dire qu'il a fomentés avec ses amis, et qui leur offrent chaque matin qui se fait.

Marie Depussé, agrégée de lettres, professeure à Paris VII, nous parle de cette expérience rare et belle qu'elle a faite en venant se perdre pour se retrouver à la Borde depuis plus de trente années. Arrivée là par des amis de Félix Guattari, elle a rapidement su qu'il ne s'agissait pas d'une aventure intellectuelle au sens parisien du terme, mais de bien autre chose, plutôt de "respirer l'humus de la Borde, de voir se dessiner un carrefour où se croisaient Lacan, Sartre, Lévi-Strauss, Tosquelles et la guerre d'Espagne, Marx et les Chants de Maldoror."(p.215) Elle insiste : "Moi, j'étais à l'école normale supérieure, où j'étais entrée pour faire plaisir à ma mère, et le réveil a été dur. Tout au long du jour je dormais, ne pouvant supporter de les entendre m'expliquer que chez Proust il n'y avait que des églises et que Phèdre manquait de caractère. La nuit je marchais. A la Borde, c'était plein d'êtres penchés, effilochés, qui manquaient, si on veut, de caractère, et en compagnie desquels j'aimais à me promener, sans les déranger. Je me souviens avoir marché dans des prairies, l'été, avec un qui m'admettait à côté de lui, et m'expliquait l'astrophysique des camemberts. Je dis cela en pensant à Félix et au début de l'Anti-Oedipe, où il parle de la promenade du schizophrène. Je le comprends un peu Félix, j'entends que j'ai été fasciné aussi, par des êtres qui avaient une telle familiarité avec Henri IV, l'astrophysique et les camemberts. Il m'a fallu du temps pour comprendre à quelle misère cette magnificence était nouée. Mais j'ai tout de suite senti qu'ils ne marchaient pas sur l'herbe d'une prairie, comme moi, dans la lumière de l'été. Il y avait un prix à payer. L'astrophysicien des camemberts s'est mutilé avec un des grands couteaux de la cuisine"(p.217). Marie Depussé nous rappelle, et avec quel talent, que la poésie est souvent l'écriture d'un drame, et que ce personnage qu'elle avait accompagné dans son délire, ne disposait pas, comme le dit si vraiment Tosquelles de l'enfant, "des chevaux symboliques pour quitter l'écurie familiale"(p. 219).

Tous ces montages labordiens, ces praticables, sont autant de bricolages pour offrir à tous les patients qui s'y laissent accueillir, les conditions de possibilité de mise en forme de leurs "transferts dissociés" (Oury), ceux par lesquels ils nous montrent justement combien la tâche de quitter l'écurie familiale est difficile voire impossible. La création de ce concept si simple et si complexe à la fois de "constellation transférentielle", référée à Tosquelles mais aussi à Racamier et à son expérience de Chesnut Lodge, est relatée encore une fois dans ce duo Oury-Depussé ; elle nous indique à quel point des choses aussi simples que le lien humain, le respect d'autrui, la bonne distance avec lui, sa vie quotidienne, si elles sont absolument nécessaires au dispositif des soins, sont dans la pratique de la psychiatrie d'aujourd'hui extrêmement complexes à mettre en ouvre. Il suffit de voir les renforcements incessants des hiérarchies technocratiques pour comprendre à quel point la poésie des jours est empêchée dans la vie du monde, celle avec lequel le malade mental est en délicatesse.

Et pourtant Marie Depussé, en revenant sur les écrits de Guattari et les conditions de leur production, nous aide à repenser aux rocs sur lesquels la psychothérapie institutionnelle s'est fondée. Et à l'heure où "Chirac, qu'on ne peut guère accuser de préciosité intellectuelle, a employé le mot "transversalité" dans un discours, les mots de Félix vont leur chemin". Elle redonne les entours de la création plurielle de ce concept si fondamental : l'aliénation mentale et l'aliénation sociale sont à ne pas confondre mais à ne pas dissocier, et toute la question de la transversalité est celle de l'accès ou du non-accès à la parole ; un individu va-t-il pouvoir ou non prendre la parole dans un groupe. Pour Guattari, il y a un désir de groupe inaccessible, qui, s'il ne peut être mis en paroles, va être mis en symptômes. Et "ainsi, la verticalité de la hiérarchie engendre-t-elle l'horizontalité de symptômes préfigurés socialement (.) La transversalité, c'est ce qui surmonte les deux impasses de la verticalité de la hiérarchie et de l'horizontalité des symptômes" (p. 229-230).

Toutes ces variations sur la transversalité, à la recherche du chemin perdu dans le désert psychotique, ne sont-elles pas d'ailleurs à articuler plus basalement avec la transitionnalité dont il est souvent question dans ce livre à deux voix. En effet, le travail de séparation que la mère est obligée d'entreprendre avec son petit d'homme ne peut se jouer que si le monde des représentations, juché sur les chevaux symboliques de Tosquelles, fait son entrée à un moment donné : "ce que l'enfant reçoit de sa mère, ou de l'instance qui en tient lieu, est une drôle de langue singulière, approximative, inventive, subversive. Un mot pour un autre. Et je trouve joli de penser que l'objet transitionnel, le nounours ou le bout de couverture, que l'enfant traîne avec lui comme son "tapis volant", avec l'espoir d'échapper un peu à l'emprise parentale, ce soit la mère qui le baptise d'une infinité de noms avec lui en croyant passer par-dessus les montagnes" (p124).

Car pour Oury, dans un de ses raccourcis psychopathologiques dont il a le secret, "l'objet transitionnel, c'est l'origine du tapis volant : tu te mets sur ton tapis volant transitionnel et tu passes par-dessus les montagnes! ça te permet de t'échapper de l'emprise parentale et tu crois assumer la séparation. Evidemment ça ne suffit pas, sans quoi ça se saurait, on serait tous séparés, mais c'est nécessaire. La plupart des gens ont eu un tapis volant, mais ils ne s'en souviennent pas". (p. 66) Et la partition que Marie Depussé nous livre ici a l'incomparable intérêt de mettre en musique non seulement les deux voix qui sont à l'affiche, mais également celles de beaucoup d'autres chanteurs de l'ombre et de la lumière qui rendent la vie de ce radeau pour ce qu'elle est : un lieu inestimable de rencontres avec la folie, avec ceux qui la portent dans leur cour et dans leur corps.

Comme le rappelle à maintes reprises l'auteur, dans cet endroit, on parle avec les patients comme avec des gens qui ne sont pas fous, même si pour ce faire, c'est l'engueulade qui convient. Oury, par son attitude éthique, nous montre que derrière trop de gentillesse peut se cacher la lâcheté ordinaire, et que la psychiatrie d'aujourd'hui, dévorée par la bureaucratie molochienne, risque de disparaître de la médecine, celle d'Asclépios et d'Hippocrate, celle dans laquelle le désordre du malade est un reflet du désordre du monde. Les souvenirs évoqués tout au long de cet ouvrage font émerger à nouveau les grands dialogues que ceux de Platon nous permettent de retrouver de cette humanité ancienne, et dont les patients d'aujourd'hui, catatoniques et délirants nous font devoir de nous remémorer.

Ce livre, véritable contrepoint de l'art de la Borde bien tempéré, est un éclat du "corps écaillé des astres", tombé juste dans le champ de notre regard oblique, et dont le scintillement qu'il retient en lui se transmute en nous à sa lecture et à sa relecture. Comme un recueil de poèmes que l'on vient de retrouver dans le grenier de notre histoire, il nous indique un passage.