La Revue

L'arbre enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°114 - Page 12-13 Auteur(s) : Pierre Delion
Article gratuit
Livre concerné
L'arbre enfant
Une nouvelle approche du développement de l'enfant

La dernière livraison d'Hubert Montagner est très vivifiante, car au-delà de la métaphore qu'il a choisie pour exprimer son point de vue actuel sur le développement de l'enfant, le contenu du livre est en lui-même une somme qu'il convient d'apprécier à sa juste valeur. Le message qu'il délivre en introduction est non seulement le résumé des différents travaux en matière de développement de l'enfant depuis la vie foetale jusqu'à ce que l'enfant puisse disposer d'une autonomie de base, mais c'est également un avertissement lancé à tous ceux que la notion d'humanité intéresse au-delà même de leurs professions : les avancées scientifiques actuelles nous mettent désormais dans une situation complexe en matière d'éthique. Pour lui, "l'arbre-enfant est miné dans ses fondements et l'espèce humaine est menacée dans son essence même par la fuite en avant des "mécanos" de la génétique : le clonage des embryons humains n'est plus qu'un problème technique et non pas une impossibilité biologique. La science sait de mieux en mieux comment on peut fabriquer des individus génétiquement semblables à partir d'un organisme unique, c'est-à-dire sans passer par la reproduction sexuée."

Mais si la thèse de Hubert Montagner m'intéresse, c'est parce qu'il brocarde l'utilisation idéologique de la duplication de l'être vivant comme s'il s'agissait uniquement de régler ce problème biologique sans même songer à regarder ce qui se passe au niveau du développement psychique dans le même mouvement qui "enjoint" un embryon puis un foetus et enfin un bébé à se développer selon les canons de l'humanité. Pour ces apprentis sorciers, "tout se passe comme si les "influences de l'environnement étaient négligeables, et comme si les échanges et les interactions avec la mère pouvaient être remplacés par des jeux de molécules". Montagner a précisément écrit ce livre pour "mettre en lumière l'imbrication des phénomènes naturels qui orientent et façonnent le petit de l'homme en cours de construction, quelles que soient ses particularités génétiques". Et il ajoute qu'ils "sont tellement complexes et influencés à tout moment par le monde extérieur qu'ils ne sauraient être reproduits par les manipulations d'embryons au laboratoire, fussent-elles les plus sophistiquées". C'est dans ce contexte de défense d'une idée fondamentale de l'homme qu'il a conçu cette image de l'arbre-enfant : "la métaphore m'a paru pertinente parce qu'elle symbolise la vie dans de nombreuses civilisations, et aussi la liberté conquise." Et il va insister tout au long de son ouvrage sur l'importance de tenir compte de trois facteurs imbriqués déterminant les individus par delà tous les éléments qui contribuent à son développement, que ce soit la génétique mais aussi les influences maternelles, familiales, sociales, culturelles et écologiques : l'organisation temporelle, avec la grande question de l'intégration des rythmes, les capacités perceptives avec la transformation progressive des informations sensorielles en perceptions puis en représentations, et les échanges et interactions avec le monde extérieur, très influencés par les phénomènes de l'attachement. Le résultat de cette composition est un être singulier, à nul autre pareil et qui dispose ainsi de ce que Montagner appelle sa "carte d'identité".

L'ouvrage comporte quatre parties : la vie prénatale, de la naissance à six mois, de six mois à trois ans et un autre regard sur l'arbre enfant. Le premier fait le point dans l'état actuel des connaissances sur ce sujet de la vie prénatale que Montagner connaît particulièrement bien. Dans cette synthèse, il reprend des notions auxquelles il nous avait déjà depuis longtemps sensibilisé, les rythmes biologiques du foetus, en rappelant les influences internes (neurohormonales, endocriniennes, alimentaires.) et les autres, tout en donnant à chaque pas ce que le foetus peut lui-même ressentir. Il évoque les grandes questions de l'immersion dans le langage, la culture et la vie sociale, dès la vie anténatale. Chaque chapitre est résumé et comporte en outre des éléments permettant de suivre le développement normal et pathologique (les formes de déstabilisation) du foetus. Le deuxième chapitre qui trace la route de la naissance à six mois, toujours en appui sur les rythmes, décrit l'organisation comportementale et temporelle du bébé, son ajustement à son environnement, les ajustements mutuels entre bébé et maman. Il insiste sur trois actions importantes dans ce contexte : nourrir le bébé, rendre le bébé "confortable" et privilégier "l'interaction pour l'interaction". Suivent une description précieuse de l'univers sensoriel et perceptif du bébé, ainsi que plusieurs points singuliers de sa carte d'identité, notamment à propos des cycles veille-sommeil. Le troisième chapitre est consacré à la vie de six mois à trois ans. A partir de différents âges-charnières, six-sept mois, dix-douze mois et treize-quinze mois, Montagner décrit l'enfant à la conquête de l'espace et de la socialisation "tous azimuts". En corollaire à ces acquisitions ordinaires, il montre comment certains enfants peuvent présenter des vulnérabilités ou des risques potentiels. Puis surviennent les constructions complexes, et notamment celles qui concernent la notion de vigilance. C'est souvent à partir de dix-huit mois à trois ans que les enfants vont alors dévoiler leurs capacités particulières aussi bien dans les temps intrafamiliaux que lors des temps passés dans les différents modes de garde. Pour ces derniers, il étudie les différents paramètres qui vont influer soit positivement soit négativement sur les capacités de l'enfant, que ce soit dans les crèches, dans les haltes garderies, chez les assistantes maternelles ou dans les petites sections d'écoles maternelles.

Et l'on sait que Hubert Montagner a depuis longtemps attiré notre attention sur l'importance cruciale de ses analyses sur le développement des enfants. Enfin, le quatrième chapitre est consacré à la métaphore végétale qu'il a filé tout au long de son texte : il s'agit pour lui de la plate-forme de son développement. Il nous rappelle l'importance de l'attachement secure dans la tradition de la théorie de l'attachement qu'il a contribué à nous apprendre il y a de nombreuses années, et il insiste à ce sujet sur les conditions dans lesquelles l'enfant peut accéder à la troisième dimension, celle de l'espace. Pour Montagner, il existe trois niveaux majeurs du fonctionnement de l'arbre enfant : le coeur et le sang, les branches maîtresses et les bourgeons, les feuilles, les fleurs, les fruits et les graines. Le coeur et le sang sont constitués des conditions majeures de l'installation du bébé et du jeune enfant dans la sécurité affective ; les branches maîtresses concernent la libération des émotions et des affects, et celle des compétences socles. Ces compétences socles sont des noyaux d'organisation qui permettent à chaque enfant d'intégrer les différentes informations de l'environnement tout en les rendant compatibles avec ses propres singularités, biologiques ou psychologiques, innées ou acquises, et cela tout au long de son développement. Ce sont par exemple l'attention visuelle soutenue les yeux dans les yeux, ou l'élan à l'interaction ou les comportements affiliatifs. Les derniers, bourgeons, fleurs et fruits sont les expressions utilisées par l'auteur pour caractériser les aspects créatifs qui émergent chez les enfants élevés dans un environnement secure lorsqu'ils sont en situation d'en exprimer les potentialités créatives. A contrario, il étudie ce qui se passe en cas de difficultés développementales dans un milieu insecure. Il conclue son ouvrage par des réflexions pratiques et théoriques sur ce qu'il convient de faire pour aider les jeunes enfants à "tirer leur épingle du jeu", que ce soit pour les enfants en grandes difficultés ou pour les autres. Il présente des propositions d'innovations qui intéresseront ceux qui travaillent avec les enfants, aussi bien au niveau concret et pratique du terrain qu'au niveau des politiques qui cherchent des solutions aux problèmes soulevés par cet ouvrage.

Un épilogue politique et un appel à la sagesse en matière d'éthique du développement humain revient in fine sur la sous-jacence que l'image de l'arbre recelait en elle se termine par cette évocation de Du Bellay : "Ecoute bûcheron, arrête un peu le bras, ce ne sont pas des arbres que tu mets à bas, ne vois-tu pas le sang lequel goutte à force de nos nymphes qui vivaient sous la douce écorce ?". C'est dire tout l'intérêt et la richesse de cet ouvrage à la fois en matière de synthèse des données actuelles sur le développement de l'enfant, et également sur le plan philosophique, en venant prendre la défense d'une certaine idée de l'enfant en développement et de la science en travail. Voilà un livre qu'il faudra avoir lu dans sa vie.