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La douleur du malade
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 21 Auteur(s) : Olivier Douville
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La douleur du malade

Le livre de Marie-José Del Volgo fait suite à L'Instant de dire, paru en 1997, chez le même éditeur. L'auteur, Maître de conférences à la Faculté de Médecine d'Aix-Marseille II, est membre du laboratoire de Psychopathologie clinique et directeur de recherche dans la formation doctorale de psychologie à l'Université d'Aix-Marseille I. Elle exerce en tant que praticien hospitalier à l'Assistance Publique de Marseille.

Les questions posées dans ce livre qui, dans un dynamisme original reprend par moments de nombreux articles publiés principalement dans Cliniques Méditerranéennes, Adolescence et Psychologie Clinique, semblent encore plus cruciales qu'il y a cinq ans. D'une part, il y a le fait que les patients apprennent de plus en plus de chose au clinicien, d'autre part, il y a à l'hôpital, la présence de la médecine techno-scientifique qui réduit, de plus en plus, le malade à n'être que le support de la maladie.

Comment écouter alors ? La question, on le voit, se situe en résistance à toute forme de traitement de la maladie au détriment de l'accompagnement clinique du patient. Il ne s'agit pas de déplorer une déshumanisation de la relation médecin-malade, mais de poser les conditions d'un possible dispositif d'écoute du patient, de ses demandes et de ses plaintes. Sans relancer un humanisme opportun mais vite essoufflé, l'auteur prend acte de la dimension d'extra-territorialité de la psychanalyse dans la médecine mais pour relancer le travail analytique dans une pratique médicale. La démarche, originale est audacieuse. Elle comporte des enjeux qui doivent être tout à fait clairs au double plan de l'éthique et de l'épistémologie. De faux clivages, que fort justement l'auteur, jette aux orties, auraient pu encombrer le débat. On redira simplement que ni le dispositif divan-fauteuil ni l'aspect privé de la pratique ne sont des signifiants maîtres de la pratique psychanalytique, on ira poser que la pratique psychanalytique en institution médicale de soin pourrait à nouveaux frais éclairer les enjeux scientifiques de la clinique analytique en tant que doxa et en tant que pratique. Qu'est-ce qu'un corps pour la psychanalyse ? La question revient ici et permet d'interroger la dimension du sujet, non seulement comme étant représenté par un signifiant pour un autre signifiant, mais comme un lieu-carrefour entre signifiants, traces et paroles. S'il s'agit alors bien de psychanalyse appliquée à la thérapeutique, cela n'implique donc en rien que cette application de la psychanalyse réduise cette dernière à la psychothérapie.

Lisant Marie-José Del Volgo, on voit prendre corps, dans des dispositifs spécifiques, une psychanalyse orientée dans un souci thérapeutique. Soit une psychanalyse appliquée à la thérapeutique, soit encore, ce que le psychanalyse fait ou se soucie de faire plus fréquemment qu'on ne le dit, qu'il ouvre dans son cabinet, dans une institution de soin, ou dans les deux.

L'actualité de la démarche exposée est de permettre la construction d'un récit nommé "roman de la maladie". L 'auteur nous propose là une avancée décisive par rapport à son précédent livre. Qu'entend-elle par récit ? Une création du sujet qui permet la figuration de coïncidences entre le récit de la plainte et des fragments de scènes primitives faites de violences et d'énigmes autour de ce qu'est un corps, mais encore un tel récit aussi donne un contour de mots au point de jouissance symbiotique enkysté dans le corps réel, autour de la douleur et du symptôme. Il est une fonction de la douleur qui est de donner du corps, la représentation du corps propre se formant notamment par la douleur, le corps du symptôme est impliqué dans la genèse de l'image de ce corps propre. Le roman de la maladie met en narration ce qui, dans la maladie, occupe la fonction d'une nouvelle connaissance de l'organisme. Marie-José Del Volgo rejoint ici un pan très freudien du lien entre mots et corps, qu'avait également souligné Paul-Laurent Assoun (dans Corps et symptôme, tome 2, Paris Anthropos, 1997). Alors que les techniques d'objectivation peuvent réduire le patient à se faire l'objet d'étayage de l'institution, position d'objet qu'il prend pour l'Autre, devenant un objet de soins, de discussion voire de tracas expertaux, un dispositif basé sur l'épreuve du dire permet de balayer le dérisoire d'une co-construction d'un sens malléable et adapté aux schémas convenus qui permettent toutefois au patient de supporter son hospitalisation. Le "roman de la maladie" (l'expression est de Marie-José Del Volgo) se distingue alors d'une parole redondante, causaliste, parole que les idéologies psy façonnent en surabondance, pour devenir le trésor co-construit dans un "instant de dire", coupure prélevée dans le transfert, événement qui rompt la monotonie du sujet réduit à un corps support de la maladie. Il s'agit de rendre au sujet ce qui lui est particulier, dans un travail singulier.

Un patient malade peut être un sujet inventeur. Un tel pari déplace la souffrance du patient. Le corps se recompose dans les lois de la parole et, peut-être du rêve. L'instant de dire borde autrement ce qui, de cette souffrance ne passant dans aucune langue, trouve toutefois hébergement psychique dans les processus transférentiels.

Ce livre, toujours clairement écrit, permet de comprendre en quoi cette mise à l'épreuve du dispositif de la psychanalyse dans les services de médecine, permet au renouvellement d'interrogations cliniques et scientifiques sur la clinique psychanalytique. C'est pourquoi il peut vraiment concerner tout clinicien, qu'il travaille ou pas dans une institution médicale de soin.