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Bruno Bettelheim ou la fabrication d'un mythe
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 22 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Bruno Bettelheim ou la fabrication d'un mythe

Le treize mars 1990, date anniversaire de l'entrée des Allemands à Vienne, Bruno Bettelheim l'auteur de La forteresse vide, Le cour conscient, Les enfants du rêve et autres grands succès d'édition, se suicide. Le monde de la psychiatrie de l'enfant et tous ceux qui, nombreux, ont suivi avec passion, durant l'année 1974, les émissions de télévision de Daniel Karlin sur l'Ecole orthogénique, sont sous le choc. Une biographie de Bruno Bettelheim (1903-1990), écrite en 1997 par Richard Pollak, journaliste américain, avait déjà suscité une polémique aux Etats-Unis. Elle vient d'être traduite en français. Cet ouvrage très documenté a déjà fait couler beaucoup d'encre. Les différents journaux, qui en ont rendu compte, n'ont pas manqué de mettre en exergue les mensonges et les turpitudes dont, aux dires de certains de ses anciens patients et collègues, interrogés par l'auteur, se serait rendu coupable le célèbre psychanalyste.

Un auteur très, trop ? impliqué...

Avant de pénétrer plus avant dans la vie du Dr B., il n'est pas indifférent de connaître les raisons qui ont conduit l'auteur de cette biographie à s'atteler à une telle tâche. Comme il l'explique dans un prologue, il a été confronté personnellement et très intimement à la maladie mentale à travers son frère aîné, Stephen. Ce dernier a en effet intégré, en 1943, l'Ecole orthogénique, dirigée par Bettelheim, avec le diagnostic de pseudo-arriération mentale. Il y est resté cinq années jusqu'à sa mort en 1948. Beaucoup plus tard, en 1969, R. Pollak décide de rencontrer Bruno Bettelheim alors au fait de sa renommée pour évoquer ce frère. A sa grande surprise, il rencontre un praticien haineux lui disant pis que pendre de ses parents qu'il rend responsables, surtout sa mère, de la pathologie du frère voire de sa mort qu'il considère comme ayant été un suicide et non un accident. Bouleversé, le journaliste se souvient du désarroi de sa mère au retour de ses visites chez Bettelheim. Présent lors du décès de son frère, tombé du toit d'une grange et avec lequel il jouait au moment de l'accident, il n'admet pas la thèse du suicide et entre en contact avec Irene Josselyn, psychanalyste qui suivait en parallèle Stephen. Celle-ci lui confirme que des désaccords importants s'étaient fait jour entre le Dr B. et elle-même à propos de Stephen qu'elle récusait aussi bien le diagnostic d'arriération mentale que la thèse du suicide. C'est donc à la suite de ces recherches que l'auteur décide, sans la collaboration du Dr B. qui refuse d'être interviewé, de mieux comprendre qui est ce personnage selon lui "dogmatique, arrogant et cruel" qui fascine l'Amérique et est célèbre dans le monde entier.

Le roman d'une vie

Bruno Bettelheim naît le 28 août 1903 à Vienne dans une famille juive embourgeoisée, après une sour Margaret de quatre ans son aînée. C'est un enfant fragile et souffreteux. Il n'est pas allaité par sa mère, Paula, mais par une nourrice, comme cela se fait à l'époque dans les familles bourgeoises. Ses sentiments vis à vis de cette mère vont varier avec le temps et les interlocuteurs. Tantôt il l'accuse d'avoir été une mère rejetante peu faite pour la maternité, tantôt il la décrit sous la forme d'une femme "dévouée et affectueuse qui lui lit des contes de fées, le câline lorsqu'il a des cauchemars et prend soin de lui quand il est malade". Son père, Anton, est un négociant en bois prospère. Tout bascule en 1907 lorsque ce dernier contracte la syphilis, probablement auprès de prostituées, lorsque sa femme est en vacances avec les enfants. Cette maladie, alors incurable, pèsera lourd sur le climat familial durant vingt ans jusqu'à sa mort dans des souffrances "horribles à voir" en 1926. Bruno qui avait commencé des études d'histoire de l'art à l'université de Vienne, parallèlement à des études de commerce international, est obligé de prendre la succession de son père à la mort de celui-ci et se lance dans un travail qu'il juge ennuyeux et qui l'occupera durant dix ans.

Il épouse en 1930 Regina Altstadt, dite Gina, enseignante formée à l'école Montessori et directrice d'une école maternelle, dont il est tombé amoureux dans son adolescence. Celle-ci a beaucoup souffert d'une histoire d'amour malheureuse avec un artiste et accepte ce mariage sans passion avec un homme qu'elle admire et estime. Et le couple Bettelheim s'installe dans une vie tranquille et mondaine. Bruno dirige ses affaires tout en faisant des études d'histoire de l'art avec le profond désir de faire partie de l'intelligentsia de Vienne. Il mène en parallèle une liaison avec Gertrude (Trude) Weinfeld, une collègue de Gina, qui le console du désamour de sa femme qui vient de se prendre de passion pour Joseph Peter Weinmann, un dentiste marié qui s'occupera entre autres de la mâchoire du père de la psychanalyse.

Cependant, Bruno Bettelheim souffre de dépression et en adepte de Freud dont il a dévoré les livres dès l'âge de quatorze ans, il consulte le psychanalyste Richard Sterba époux d'Editha. La durée de sa cure reste floue, un an, deux ans, voire plus. Il en est de même pour son début. A-t-il commencé son travail analytique en 1929 ou vraisemblablement plus tard ? L'a-t-il terminé en 1936 date à laquelle son mariage bat de l'aile ? Toujours est-il qu'il confiera bien plus tard que l'unique bienfait qu'il a retiré de ses séances fut de comprendre à quel point la maladie de son père avait pesé sur lui. Donc la vie se déroule paisiblement pour cette famille juive qui reste sourde au bruit des bottes nazies. Bruno Bettelheim qui reprochera violemment aux Juifs de ne pas avoir réagi face aux nazis n'a lui-même rien voulu voir alors que d'autres s'étaient enfuis depuis longtemps. Dans la nuit du 12 au 13 mars 1938 Hitler envahit l'Autriche. L'Anschluss est déclaré. Début mai Bettelheim est arrêté et déporté à Dachau puis à Buchenwald sous le chef d'inculpation : "Juif déporté pour sa propre protection". Sa femme a pu partir et gagner les Etats-Unis. Trude s'est enfuie en Australie.

Fanfaronnades et mensonges

Richard Pollak, qui réussit à rendre sensible l'atmosphère qui règne à Vienne avant et autour de l'invasion hitlérienne, s'attache à décrire au plus près la vie de B. Bettelheim dans les camps. Et les mensonges qu'il avait déjà relevés, à savoir le fait que le Dr B. avait menti sur les motifs de son arrestation en s'étant fait passer pour résistant, s'accumulent. En tout cas le 11 mai 1939, le bateau qui transporte Bettelheim accoste en face de Manhattan. Pour s'insérer aux Etats-Unis et obtenir un poste d'enseignant, le jeune immigré va enjoliver son curriculum vitae, s'arrogeant des diplômes qu'il ne possède pas, en particulier en psychologie et en histoire de l'art. Cela lui vaudra la possibilité d'enseigner à l'Université de Rockford puis de devenir le directeur de l'Ecole orthogénique Sonia Shankmann en 1944. Entre temps il a divorcé de Gina et a épousé Trude qui est venue le rejoindre. C'est son intérêt pour l'autisme qui a surtout contribué à la notoriété du Dr B. Cependant, pour Richard Pollak tout est loin d'être clair. En effet, Bruno Bettelheim se serait vanté de guérir 85 % des enfants admis à l'Ecole. Or, le diagnostic de psychose était très souvent porté "à vue de nez" et en excès, sans argumentation clinique sérieuse. Ce chiffre serait donc à revoir largement à la baisse.

Dr Bettelheim et Dr Battleheim

Cependant, il y a plus sérieux que les mensonges du Dr B. sur sa vie en camp de concentration, sur ses diplômes ou sur ses succès thérapeutiques. Après tout il était lui-même en situation extrême et qui pourrait lui reprocher de tout avoir tenté pour s'en sortir ? Richard Pollak en convient lui aussi. Ce qui semble plus grave, ce sont les accusations de brutalité voire de "sévices sexuels" portées contre lui. Le bon Dr B. aurait battu les enfants, "pour leur bien", affirmait-il, voire se serait livré à des attouchements plus que suspects. L'auteur appuie ses dires sur les témoignages d'anciens patients et d'anciens thérapeutes ce qui est, certes, sujet à caution mais, colligées par le journaliste américain, ces accusations jettent un trouble certain sur le personnage du Dr B.

Cette biographie très fouillée raconte le roman d'une vie. A savoir l'histoire d'un commerçant en bois Viennois qui devient, du fait de l'Holocauste, le très adulé Dr B., le plus célèbre des psychanalystes (alors qu'il ne fut jamais reconnu par ses pairs), porté aux nues par certains, haï par d'autres. On peut mettre à son actif son intérêt pour l'autisme qui a passionné les spécialistes de l'enfance et, à leur suite, le grand public. Néanmoins, il reste critiqué pour son agressivité envers les mères qu'il a longtemps rendues responsables de la pathologie de leur enfant et pour la brutalité et la perversité dont, selon Richard Pollak, il aurait fait preuve. La description de ce personnage, montré dans toute son ambiguité, n'est probablement pas exempte d'un esprit de vengeance comme l'a récemment souligné Nina Sutton, également journaliste et biographe de Bettelheim. Elle accuse, entre autres, l'auteur du livre d'avoir pillé son propre travail et d'avoir harcelé les témoins. Reste au lecteur à se faire son opinion sur un homme qui a marqué son époque avec ses qualités et ses défauts dont le destin fut façonné par l'Histoire. En toile de fond de cette biographie les évocations de la Vienne d'entre les deux guerres et de l'évolution de l'Amérique d'après guerre ajoutent à l'intérêt du livre.