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Journal d'un psychanalyste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 25 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Journal d'un psychanalyste

Après les vacances. la rentrée et le temps des retrouvailles avec les patients du cabinet, de l'institution. Dans cette période d'entre deux, la couverture du dernier album de bandes dessinées de Serge Tisseron exerce une forte attraction sur le clinicien. On y découvre une psychanalyste "hors cadre" : en maillot de bain sur la plage, elle prend des notes à l'abri d'un parasol entourée d'analysants allongés "sous le soleil exactement".

Nostalgique, la scène restitue bien des souvenirs de sable fin où l'attention ne peut pas totalement se déconnecter de son fonctionnement professionnel avec les voisins de plage tout en étant ravie d'être libre de l'intendance d'un cadre thérapeutique. Réaliste, elle atteste de l'inertie psychique des vacances dans le quotidien de la reprise et de ses conflits de séparation/retrouvailles.

On le sait, Tisseron cumule les cordes à son arc. Spécialiste des secrets de famille, il a aussi beaucoup travaillé sur les relations que nous entretenons avec les images et les objets du quotidien. Pourtant ne nous y trompons pas, au-delà de cette diversité, les bandes dessinées s'imposent dans son parcours comme une véritable diagonale : il rédige sa thèse de médecine sous la forme d'une BD, se focalise sur les secrets de famille à travers son étude des albums de Tintin (1985), leur réserve une étude psychanalytique (1987) qui contient bon nombre des thématiques qui vont structurer ses ouvrages ultérieurs dédiés à l'image.

Qu'il choisisse alors ce médium pour nous livrer des fragments de sa pratique d'analyste ne relève pas du badinage : c'est certainement un acte identitaire signifiant et une authentique signature théorique.

À chaque page de cet album correspond une pièce du puzzle d'une séance. En temps réel, les propos de l'analysant sont mis en scène. Bien sûr, dans les "bulles" de tailles et de formes contextualisées, le discours est présent et offre un fil rouge au lecteur. Mais de multiples modifications formelles viennent traduire la musique des affects et suggérer les pépites de l'inconscient. De fait, Tisseron donne au cadre formel de la BD une grande plasticité : il modifie, selon, la taille de chaque image, l'encadrement -d'autant plus présent ponctuellement que souvent absent-, la texture, la couleur du fond. L'auteur de L'érotisme des étoffes (1987) fait aussi changer les habits et le recouvrement du divan.

Alors que la trame graphique et narrative est a priori inlassablement répétitive : le flanc gauche d'un analysant dessiné sur un divan (englobant, rarement, une psychanalyste ou ses propos), les modifications des expressions du visage et de toutes ces variables restituent bien l'ancrage archaïque du sujet et les enjeux de contenance de la cure. Ainsi, la météo du moi corporel de l'analysant, la radicalité et la compulsion de répétition de la conflictualité inconsciente et les subtiles interactions entre analysant et analyste sont bien rendues par la rencontre induite par la BD. La synergie de la vision fovéale du lecteur centrée sur le texte et de sa vision périphérique offerte à ces variations restitue bien la complexité des contenus transféro/contre-transférentiel.

Au fond, ce n'est pas un hasard si Tisseron a complété la classique description des fonctions de représentation et de transformation de l'image en insistant sur leur rôle d'enveloppe (1995). Cette proposition doit certainement beaucoup à sa proximité avec la BD. C'est donc un juste retour des choses si il étaye son désir de figuration sur elle pour nous livrer des fragments de la complexe alchimie de l'intimité de la cure.

A la fin de l'ouvrage, Tisseron compose une série de pages de notes de l'analyste en séance qui, tour à tour s'interroge sur l'analysant, sur lui-même, dessine. ou complète sa liste de courses. L'auteur y affirme élégamment combien l'inconscient n'est pas le seul fait du patient mais bien le territoire commun de la cure. Dans cet esprit, je suggère à Tisseron de mettre la barre un peu plus haute dans le prochain album en positionnant page de gauche sa classique BD, essentiellement centrée sur l'analysant, et, page de droite, la feuille de notes de l'analyste. En donnant à voir et à lire la stéréophonie de cette co-construction, l'exploration graphique inédite de la danse interactive inconsciente y gagnerait en profondeur. En attendant, analystes confirmés ou apprentis, analysants vieux routard du divan, en rodage ou virtuels trouveront dans la lecture de ce présent journal l'occasion d'une expérience originale : la rencontre de l'espace psychique du lecteur de BD (passé ou actuel) avec celui du cadre analytique. Et, il faut accorder à Tisseron d'insuffler à cette alliance humour, (im)pertinence et créativité qui constituent, finalement, un plaidoyer tout public bienvenu en faveur de la cure psychanalytique.


Le Carnet Psy (n°73/juin 2002) a pubié une large interview de Serge Tisseron et une bibliographie de ses principaux ouvrages