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Logique des passions
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°73 - Page 13-14 Auteur(s) : Didier Lauru
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Logique des passions

Les passions sont au cour de la constitution de l'humain comme du transfert. L'ouvrage de Roland Gori, psychanalyste et universitaire soutient la théorie d'une logique des passions que l'on voit se déployer dans la pratique sous les traits de l'érotomanie, de la passion amoureuse, ou haineuse, ou de celle de l'ignorance. Cet ouvrage est très richement illustré d'une clinique qui éclaire les propos, et donne un abord plus simple au corps du texte. Le prologue est une fiction clinique qui introduit d'emblée le lecteur dans l'univers de la passion. Roland Gori avait déjà exploré dans plusieurs occurrences divers points de la clinique des passions, comme la haine, la folie au féminin ou dans ses aspects transférentiels. Il nous livre dans cet ouvrage une vue d'ensemble des passions, d'une grande clarté, sans jamais céder d'un pas sur la théorie freudienne et en s'appuyant sur d'autres apports : en particulier ceux de Lacan, de Ferenczi, de J. Hassoun, ou de C. Stein. Roland Gori a scindé son étude en trois grandes parties qui nous amènent progressivement au cour de la logique des passions : celle de l'amour de la haine et enfin de l'ignorance. Bien entendu le lien avec la souffrance est souligné d'emblée, contenue dans l'étymologie du mot.

L'auteur repère un moment logique de détresse (le Hilflosigkeit freudien) qui précède l'éclosion de la passion amoureuse. Il montre aussi que c'est dans l'écornage de la parole maternelle « qu'ouvrent les processus passionnels ». C'est la dialectique de l'objet qu'il faut d'abord perdre avant de pouvoir en jouir qui est en jeu. Un détour par les écrits de De Clérambault vient renforcer un décryptage minutieux des passions délirantes, de la jalousie et de l'érotomanie en particulier. R. Gori a quelques formules heureuses : « Ce que l'érotomane cherche finalement à perdre, c'est l'objet partiel », qu'il développe ensuite. C'est ainsi qu'est proposé une position « érotomanique essentielle à toutes les forme de la passion ». Qu'elles soient névrotiques ou psychotiques.

Il est vrai que la passion amoureuse est en lien avec l'idée de mort et de destruction. L'auteur soutient alors que la passion haineuse est liée à une identification aliénante selon un processus logique. Il s'appuie sur une clinique rigoureuse pour témoigner que la néantisation de l'humain ne passe pas uniquement par le meurtre ou la haine passionnelle, mais aussi par ce qu'il appelle « la passion conformiste ». La haine et l'amour procèdent du même désaveu, qui débouche sur la culpabilité : « Avec la culpabilité, la haine enlace l'amour dans l'étreinte de l'ambivalence ».

La haine est en effet comme l'a précisé Freud antérieure à l'amour, et l'auteur souligne qu'il s'agit aussi de l'introduction de l'altérité. Il souligne que la haine constitue une autre forme d'aliénation, plus ténue que l'amour, et surtout, beaucoup moins érotique ! R. Gori propose le terme de « script passionnel » qui pourrait rendre compte des souffrances et des traumatismes subis. Il s'en suit une mise à mort de la subjectivité dans laquelle certains passionnés conformistes s'engouffrent. Les passions s'originent dans un désaveu de la réalité dans la parole et le langage, sur laquelle la passion de l'ignorance s'adosse. Mais R. Gori repère le cour du noyau passionnel dans l'illusion optique, par laquelle le passionné cherche à mettre un visage et un nom. Cet innommable, et cependant cause du désir, désigne le ratage des rencontres de l'être avec la lettre.

Cette clinique des passions se déploie avec une logique implacable. Elle est finement présentée dans un ouvrage bien écrit, il convient de le signaler, le style soutient l'intérêt du fond de l'ouvrage. Nous devons souligner l'effort de précision, le souci de la transmission qui ne cède jamais au didactique. Dans cet ouvrage, nous trouvons un analyste en fonction, aux prises avec le transfert dans les séquences cliniques et aux prises avec une pensée élaborative dans les parties théoriques. Quelques formules bien tournées nous permettent d'entrevoir son positionnement. « L'acte analytique consiste moins à donner du sens qu'à déplacer les choses du discours pour les faire apparaître autrement ». Les déchirures des amants, les diverses figures de la passion sont ainsi passées au crible de l'analyste. Passions névrotiques ou folies passionnelles, elles ne se départissent jamais que leur essence tragique, y compris dans le transfert à l'analyste. à lire, passionnément !