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L'indifférence des sexes. Critique psychanalytique de Bourdieu et de l'idée de domination masculine
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°73 - Page 18-20 Auteur(s) : Nicole Vacher Neill
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L'indifférence des sexes
Critique psychanalytique de Bourdieu et de l'idée de domination masculine

Tout clinicien d'adolescent reconnaîtra dans l'interrogation identitaire sexuelle la problématique centrale autour de laquelle va s'articuler toute la pathologie à cet âge. La pratique de psychiatre et de psychanalyste d'adolescents de Th. Vincent le prédisposait tout naturellement à centrer sa réflexion théorique autour de ce thème.

La thèse sociologiquement très politically correct de feu P. Bourdieu (1) sur la Domination Masculine lui donnera l'occasion par le recours à la psychanalyse de complexifier l'affirmation selon laquelle « ce qu'on appelle différence des sexes n'a rien à voir avec le réel de l'anatomie et ne saurait encore moins être pris pour quelque chose de naturel. Elle est au contraire le fruit constant d'une « violence symbolique » à l'ouvre dans l'ensemble du tissu social, inculquée aux enfants dès leur naissance, dans le dessein d'assurer la domination des hommes sur les femmes et la reproduction de cette domination ». Elle lui permettra de mettre en exergue l'importance de la différenciation des champs de la compétence humaine pour dépasser les impasses de l'idéalité propre, et pas seulement à l'adolescence.

Peut-il y avoir une différence et une égalité des sexes et si oui, à quel prix ?

C'est donc autour de cette interrogation que Th. Vincent ouvre son essai sur l'indifférence des sexes et poursuivant sa lecture de Bourdieu, il s'interroge sur la vertu de l'amour comme seul processus civilisateur et sur l'espoir soutenu par la subversion exercée par les mouvements homosexuels, de parvenir à une « indifférence des statuts ». Avec Freud, Platon, Hannah Arendt et quelques autres, il va reprendre la question de la différence des sexes comme support d'une différenciation subjective. « Les discours sur le féminin et le masculin quels qu'ils soient », fait-il remarquer « restent des discours sur le corps ». « Corps qui est aussi - mais pas seulement - celui de l'anatomo-physiologie » (p. 23).

Discours sociologique, discours scientifique toujours davantage prévalent, comme si devant les succès et l'expansion de la science, nous aurions tenté d'assujettir l'humanité aux lois de la physique (ou de la biologie), « comme si le monde dans lequel gît le père mort n'existait plus. Nous ne croyions plus littéralement à l'au-delà » (p. 34). Discours juridiques enfin qui déterminent que l'égalité des droits n'est pas l'indifférence anatomique, ni l'indifférence identitaire et sexuelle, tout ne saurait être égal.

La référence analytique par la différenciation du pénis et du phallus peut seule dégager d'un affrontement stérile d'un binaire réducteur. « Le pénis détermine les hommes ou les femmes alors que le phallus ouvre les territoires du masculin et du féminin ». Le passage conceptuel du pénis au phallus souligne la reconnaissance par la psychanalyse de la solution de continuité entre biologique et psychique : Le phallus est pour chacun des sexes un objet manquant. « à son égard il n'y a pas de possession qui tienne, il n'y a que de la visée, de l'approche, le reste est illusion ». Par là s'ouvre l'altérité des sexes et non plus leur complémentarité. « Chacun d'eux n'ayant plus de prise définitive et assurée sur le manque de l'autre ». Pour tenter de pacifier le rapport entre les sexes il faudra désormais à la fois instituer et faire l'effort psychique de penser le féminin et le masculin et non plus la femme et l'homme. « Cet effort passe d'abord par la différence que l'on se doit à soi-même ».

Qu'en serait-il de la fonction civilisatrice de l'amour, bien au contraire d'une résolution des résistances ? L'amour « ne figure ni une trêve ni un répit mais au contraire une terrible tension ». « Par de là la différence des sexes, l'amour pose la question de l'altérité, la chose la plus nécessaire et la moins supportable par la condition humaine ». Apanage du féminin, l'amour, parce que venant lénifier la « violence virile » propre à la domination masculine ? Comme si les femmes étaient indemnes de violence, des monstres de douceur et de délicatesse dans un monde de brutes toutes entières à leur proie attachées.

La lecture du Banquet de Platon par Th. Vincent à la suite de celle de Lacan nous rappelle non sans humour « qu'Alcibiade rappelle d'abord que l'amour ça se fait, ou du moins ça tente de se faire ». Qui s'y frotte devra donc accepter de s'y piquer. Plus gravement avec Diotime, il insiste sur la transcendance qui implique que « l'amour n'est pas qu'un sentiment humain, mais qu'il relie les hommes aux dieux », qu'il dépassera toujours la simple contingence des interactions humaines - comme on dit maintenant. « Alors se dévoilera finalement la véritable action civilisatrice de l'amour : c'est de contenir la mort ou du moins d'avoir partie lié avec elle ». La chose est bien trop grave et comme le supposait le refrain d'une chanson récente, « les histoires d'amour finissent mal, en général » (2) Quoiqu'il en soit cette tension amoureuse laissera des enfants, des histoires, des légendes, au pire des souvenirs, ça permettra de mourir.

La subversion homosexuelle apporterait-elle, alors, une alternative ou permettrait-elle la remise en cause salvatrice de la brutalité virile de la domination masculine ? Comme le fait remarquer Th. Vincent : « une chose est de voir triompher un droit, une autre est celle de voir triompher une vérité ». Le but fixé après la bataille pour la reconnaissance de l'homosexualité serait de parvenir à une indifférence des statuts sexuels et donc en conséquence à une indifférence des sexes. « Mais une fois ce problème dépassé », un autre surgira immanquablement. Car les liens amoureux, on l'a vu chez Platon, tiennent justement au statut même de la différence, dans cet espoir fondamentalement ambigu qui pousse à penser que l'autre possède ce qu'on a pas et que l'on reconnaît pourtant comme fondamental à soi. « Il y aura toujours derrière la division des sexes la division amoureuse ».

A la suite d'Hannah Arendt le souci éthique de Th. Vincent sera donc de différencier « les trois sphères où s'exerce la compétence humaine : le domaine politique régi par le principe d'égalité, le domaine de la société régi par la discrimination, et le domaine privé où règne l'exclusivité ». C'est « cette pertinence de la différence qui permet en chacun de nous la rencontre de l'exigence d'égalité avec celle de singularité. Elle définit inlassablement un aspect de la construction subjective contemporaine au sein des sociétés démocratiques ». On appréciera, en effet, d'autant mieux cette pertinence dans le contexte particulier de cet entre deux périodes électorales.

Il ne saurait se reconnaître d'altérité sans prise en compte de la différence des générations : pour T. Vincent, Bourdieu a confondu domination masculine et domination paternelle. L'expérience amoureuse ne confronte pas seulement le sujet à la différence des sexes mais elle s'inscrit au cour même de son histoire singulière. C'est parce que par le mythe odipien Freud, a assujetti la différence des sexes à la filiation. qu'il a assis ce processus différenciant sur l'interdit de l'inceste et celui du parricide, que la subjectivité de chacun d'entre nous homme ou femme, homme et femme, aura toujours à dépasser la tentation de l'effacement de l'altérité et à réinventer la singularité surprenante de nos rencontres.

Notes Bibliographiques

(1) P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Liber Le Seuil, 1998.

(2) Les Rita Mitsouko.