La Revue

A propos des interruptions de grossesse. Deuil (du foetus) ou mélancolie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°73 - Page 24-25 Auteur(s) : Bernard Golse
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Compte tenu des progrès du diagnostic prénatal, un certain nombre de grossesses se voient désormais interrompues pour des raisons médicales tenant à la santé physique du fotus et du futur bébé. L'interruption de la grossesse confronte les parents, et notamment la mère, à la nécessité de devoir désinvestir psychiquement le fotus, ainsi que toutes les attentes dont il était porteur, et cette dynamique de désinvestissement ne va pas sans poser de difficiles problèmes théoriques et cliniques.

Il va de soi que les réflexions qui suivent peuvent également, en partie tout au moins, s'appliquer aux interruptions spontanées de grossesse, mais, dans ces lignes, nous aurons principalement en vue les interruptions médicales de grossesse, à la lumière de notre expérience à la maternité de l'hôpital Saint-Vincent de Paul (service du Pr M. Tournaire).

Pour dire les choses schématiquement, il nous semble que si, cliniquement, le fotus paraît pouvoir être rapidement désinvesti en cas d'annonce d'une anomalie grave, il n'en demeure pas moins que ce deuil du fotus fonctionne cependant comme un deuil à haut risque, et notamment mélancolique, dans l'immédiat ou à plus long terme, et que ceci pourrait sembler paradoxal si l'on ne se réfère pas aux travaux de S. Freud sur l'identification mélancolique. Après avoir rappelé le paradoxe freudien de l'objet mélancoliforme, nous envisagerons le fotus en tant qu'objet d'un tel type, avant de conclure sur le deuil du fotus et sur son risque psychopathologique.

Le paradoxe de l'objet mélancoliforme

Dans son travail sur « Deuil et mélancolie », S. Freud révèle un paradoxe apparent de l'objet de la mélancolie qui est à la fois fortement investi, mais dont l'investissement peut facilement être repris par le Moi. Citons-le : « Il doit exister d'une part une forte fixation à l'objet d'amour, mais d'autre part et de façon contradictoire, une faible résistance de l'investissement d'objet.

Cette contradiction semble exiger, comme l'a judicieusement remarqué O. Rank, que le choix d'objet se soit produit sur une base narcissique, de sorte que l'investissement d'objet, si des difficultés s'élèvent contre lui, puisse régresser jusqu'au narcissisme ». Autrement dit, l'objet du deuil mélancolique est un objet investi de libido narcissique tant et si bien qu'en cas de dérobade ou de disparition de cet objet dans la réalité extérieure, toute la libido qui se trouvait investie sur lui peut dès lors facilement régresser sur le Moi de par sa nature narcissique même («L'ombre de l'objet »), ainsi que l'agressivité qui se trouvait intriquée à cette charge libidinale. Et c'est, on le sait, tout le schéma du deuil mélancolique qui repose ainsi sur ce choix d'objet de type narcissique.

Le foetus comme objet mélancoliforme

Dès lors qu'une femme est informée de l'anomalie ou du handicap de son futur enfant et que cette anomalie ou ce handicap lui font faire le choix de ne pas mener sa grossesse plus avant, il est assez fréquent d'observer - comme le note justement M. Soulé - que la femme souhaite alors que l'interruption soit faite très rapidement, le plus rapidement possible, dans les heures qui suivent la révélation du diagnostic. Bien entendu, ceci n'est pas absolu et d'autres femmes préfèrent prendre le temps de vivre les derniers moments de leur cohabitation corporelle avec leur foetus, mais tout de même le fait est assez fréquent pour être remarqué. On peut se poser alors plusieurs questions, et parmi celles-ci :

  • Le foetus annoncé comme malade serait-il vécu comme monstrueux, comme une sorte de souillure interne source d'un renforcement insupportable du sentiment d'« inquiétante étrangeté » (S. Freud).
  • Quel est le fotus qui se voit ainsi désinvesti, le fotus réel ou le fotus imaginaire ?
  • Quel est le statut narcissique enfin du fotus ainsi rejeté, et ceci nous renvoie, nous semble-t-il, au travail écrit en collaboration avec M. Bydlowski sur le processus d'objectalisation progressive dont le fotus se trouve être progressivement l'enjeu tout au long de la grossesse ?

En tout état de cause, on assiste dans ces cas à une situation apparemment contradictoire entre l'intense investissement psychique du fotus jusque-là et l'immédiat désinvestissement dont il semble pourtant pouvoir faire l'objet. Et c'est là que la comparaison nous semble pertinente avec l'objet mélancolique dont nous avons rappelé plus haut qu'il était porteur, selon S. Freud, d'une contradiction analogue.

Le deuil du foetus comme deuil à risque

Compte tenu de ce que nous venons de dire sur le fotus comme objet mélancoliforme même s'il ne s'agit pas encore d'un objet total extériorisé, tant s'en faut, on comprend alors que la mort du foetus - spontanée ou provoquée - puisse donner lieu à un deuil à haut risque, ce que la clinique nous montre d'ailleurs, mais parfois de manière retardée, à l'occasion d'une réactivation de cette problématique par une grossesse ultérieure.

Mais de quel risque s'agit-il ? Risque de deuil mélancolique certes, mais aussi risque de deuil pathologique parce que bloqué, et risque aussi d'effet traumatique sans deuil. Il demeure difficile aujourd'hui de dire ce qui, dans chaque cas, va engager le processus dans un sens plutôt que dans un autre, encore que les travaux de M. Bydlowski sur la « dette de vie » nous fournissent ici de nombreuses pistes de réflexion. Ce qu'il importe, en tout cas, de souligner, c'est que l'apparente facilité et l'apparente rapidité avec lesquelles se produit le désinvestissement psychique du fotus ne signifient en rien que le deuil qui en résulte soit un deuil facile, si tant est qu'il en soit...

La question de la mort fotale est une question à laquelle se trouvent confrontées toutes les équipes de maternité et la médecine fotale fait désormais partie de leurs missions officielles. Que se passe-t-il alors quand le fotus qui se trouve psychiquement intensément investi se dérobe soudainement dans certaines circonstances ? Quel est le destin de l'investissement ainsi libéré ? Quel est le travail psychique exigé par cette situation développementale particulière ?

Il apparaît aujourd'hui que l'annonce d'une anomalie ou d'un handicap en prénatal par l'échographie peut offrir un modèle de réflexion fructueux pour tenter de préciser ce qui va amener telle mère à mettre en place un deuil dépressif normal, telle autre un deuil mélancolique, un deuil bloqué ou toute autre forme de deuil pathologique. Il nous semble que le statut du fotus est certes, en lui-même, porteur de risque, mais qu'il importe aussi de tenir compte de l'organisation psychique préalable de la mère.

Comme on le voit, il y a là une préoccupation qui concerne le bien-être de la mère elle-même, mais aussi, d'un point de vue préventif, la question du bon déroulement des futures éventuelles grossesses et de la qualité de l'investissement psychique des enfants subséquents. Autrement dit encore, les enjeux ne sont pas minces et, une fois de plus, les repères métapsychologiques peuvent être pour nous extrêmement précieux.

Références bibliographiques

Bydlowski M., La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, Paris, Puf, « Le fil rouge », 1997.

Bydlowski M. et Golse B., « De la transparence psychique à la préoccupation maternelle primaire, une voie de l'objectalisation », in Le Carnet Psy, 2001, 63, pp.30-33.

Freud S., (1915), « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, « Idées », 1976, pp. 147-174.

Freud S., (1919), « L'inquiétante étrangeté », in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, « Connaissance de l'inconscient », 1985.