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La sauvagerie maternelle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°68 - Page 22 Auteur(s) : Didier Lauru
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La sauvagerie maternelle

Le titre correspond bien au contenu de cet ouvrage singulier. La relation mère-enfant y est centrale. C'est par le biais de la recons-truction de l'histoire du sujet en analyse que l'accès au réel est possible. Ce réel insoutenable dans bien des cas crée des dommages dans la psyché et des cicatrices profondes.

L'auteur, philosophe de formation et psychanalyste, nous livre des témoignages de patients qui sont plus illustrant que bien des théories ardues. L'auteur nous captive par une écriture limpide, claire et presque soyeuse. Les phrases coulent d'elles-mêmes et nous font entrer dans les arcanes de la relation analysant analyste. Il est fort rare que des analystes se risquent à parler de leur pratique. Ici, c'est comme si nous avions accès aux doutes, aux ressentis et éprouvés de l'analyste qui commente ce qui se noue du transfert dans la cure. Il s'agit d'une réflexion tenue, profonde sur les ravages de la relation mère-enfant.

Le livre commence ainsi : « Toute mère est sauvage. Sauvage en ce qu'elle appartient à une mémoire plus ancienne qu'elle, à un corps plus originel que son propre corps [.] Sa langue vient avant la langue ; elle est pur rythme, avec ses blancs, ses effacements, son impossibilité à dire, à savoir, à comprendre. » Comment en effet passer du tout incarné par la dimension matricielle de la mère à la perte inhérente à l'humanité de l'enfant. Comment une mère, toute mère, introduit-elle cette perte qui lui sera nécessaire pour vivre ? Comment elle laisse l'opportunité à son enfant de se séparer d'elle ?

Au travers de nombreux exemples cliniques détaillés, Anne Dufourmentelle nous entraîne dans l'espace clos du transfert qu'elle nous ouvre pour éclairer son propos. Ici, point de théorie confuse ou d'envolée dans le plus pur style freudien ou lacanien. Mais une écriture de la souffrance et du désespoir, de la difficulté à vivre et du poids immense de la mort. L'omniprésence du sentiment incestueux gangrène l'espace d'autonomisation du sujet et le marque à jamais du sceau du mortifère.

La littérature est convoquée pour illustrer quelques cas particuliers de distorsion de cette relation mère-enfant. Anna Karénine de Tolstoï, La vie de Victor Segalen, la mère du Barrage contre le Pacifique de Duras, et quelques autres complètent le tableau de ces sauvageries maternelles. Il est peu question du père tant ce type de mères tient le devant de la scène. L'enfance de ces histoires cliniques est retracée avec précision, et nous suivons le psychanalyste à la trace dans ses recherches et ses errements. L'entrave est manifeste lorsqu'il s'agit des rapports amoureux. Le sujet est bridé par les marques de la sauvagerie de la mère qui dans sa « folie d'aimer » empêche toute vie amoureuse et sexuelle satisfaisante.

A notre époque où il est question de parentalité, cette façon de montrer les ravages de la maternalité est exemplaire. Cette passion maternelle, aveugle et sans but apparent, enferme l'enfant dans une répétition où le mortifère s'exprime au grand jour, où les conduites de risque, les courses vers la brûlure de la vie et donc vers la mort sont omniprésentes. Le corps est au premier plan, objet de la passion quasi dévorante de la mère. Cependant l'enfant est baigné dans le langage. Les mots de la mère le portent. L'auteur postule que les premiers phonèmes viendraient remplacer les sensations originelles du rapport au corps de la mère et surtout se substituer au lien de continuité avec la vie qu'elle incarne. I

l est beaucoup question de violence de cette violence sourde des mots et des silences, ou la violence des ruptures et des accidents de la vie. Autant de trajectoires brisées, laissant la trace de cicatrices ténues sur le désir de l'enfant, grevant l'avenir de son espace de désir adulte. Ce chemin dans l'innommable du maternel, ce témoignage vivant d'une analyste en action est retracé dans La sauvagerie maternelle. Il ne s'agit pas d'un livre théorique ni d'un roman, mais d'un ouvrage qui sait rendre vivant et accessible à la compréhension le travail de l'analyste aux prises avec le sauvage et le mortifère du maternel.