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Croire et guérir. Quatre religions de guérison
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°68 - Page 23-24 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Croire et guérir
Quatre religions de guérison

La création de « l'exercice illégal » de la médecine date en France de 1803, alors que, bizarre-ment, dans les pays anglosaxons, si rationnels, un tel article ne figurera dans la loi qu'au milieu du 19e siècle. Pour l'historien Claude Nicolet, «Rien ne sépare apparemment, le recours à la médecine dans la plupart des pays occidentaux au cours du 19e siècle. Mais nulle part ailleurs qu'en France, il ne deviendra aussi nettement une obligation morale » (cité par Jean Baubérot qui préface l'ouvrage et dirige le groupe de sociologie des religions et de la laïcité au CNRS).

Malgré l'hégémonie d'une science médicale toute puissante, la diversification des pratiques de guérisons est loin d'envier les temps où les Diafoirus renvoyaient les malades auprès des sorcières et autres guérisseurs. En fait, les temps modernes n'ont pas, loin de là, éradiqué nos campagnes et nos cités de thérapeutes se réclamant d'autres dogmes.

Régis Dericquebourg, maître de conférences à l'université de Lille 3 et chercheur sur le terrain depuis plus de quinze ans, réunit dans cet ouvrage quatre enquêtes sur des religions qui situent le guérison au premier plan de leur doctrine. Ces religions sont, bien entendu, minoritaires, mais certaines, comme la Scientologie, ont fait l'objet d'attaques, de condamnations judiciaires et même d'interdiction dans certains pays. C'est dire combien ce sujet est brûlant !

L'Antoinisme est caractérisé par l'aide aux malades. Ce groupe religieux est encore très actif dans le nord de la France et en Belgique. Il s'est fondé autour de Louis Antoine (1846-1910), qui, au départ, est un « simple » guérisseur reconnu. Ouvrier, catholique pratiquant, c'est aussi un « souffrant » de nombreux maux, qui trouve le répit dans la lecture d'ouvrages scientifiques, mais aussi religieux et mystiques. Il traite rapidement jusqu'à mille personnes par jour, dans des « opérations collectives » et c'est seulement après avoir été reconnu comme « grand guérisseur » qu'il va composer un « enseignement moral » afin de fonder une religion. Contrairement à de nombreux « cults » occidentaux, l'Antoinisme recrute plutôt parmi les populations modestes. La maladie est présentée comme un trouble généralisé de la personne, conduisant à un traitement spirituel, gage de salut post-mortem.

La Science chrétienne est aussi une religion de guérison, mais elle a connu une réelle expansion internationale. Fondée autour d'une femme américaine (Mary Baker Eddy, 1821-1910), cette religion adopte, au départ, l'homéopathie tout commme le mesmérisme. Cependant, sa prophétesse va les abandonner pour tenter de démonter une causalité mentale à tous les maux. Finalement, après avoir même nié la mort, M. Baker Eddy adoptera un système idéaliste rendant illusoire toute réalité du mal et de la souffrance et garantissant la guérison par une transformation de la conscience. Traitée d'« hystérique délirante » par Pierre Janet ou de « procédurière » par Stephan Zweig, elle fait de nombreux émules en France alors que sa religion est aujourd'hui en perte de vitesse. En revanche, elle progresse dans les pays en voie de développement où son pragmatisme et son « efficacité thérapeutique » séduisent...

L'Invitation à la Vie (IVI) a aussi été fondée par une femme (Yvonne Trubert), également sujette à des ennuis de santé. Elle pratique assez rapidement des « harmonisations » qui consistent en un léger massage pendant lequel, l'harmoniseur prie en silence. Cette pratique aurait été acceptée dans une clinique allemande pour patients atteints de cancers et ferait l'objet de tentatives de validation scientifique. En France, l'association compterait 1500 membres issus du catholicisme, considérant plus Y. Trubert comme un guide spirituel que comme une grande guérisseuse. La maladie est ici conçue comme liée à des « blessures de la mémoire », autant de ruptures et mauvais traitements nécessitant un traitement spirituel, complémentaire aux traitements plus classiques. IVI rappelle aux humains la vocation thérapeutique du christianisme et tente de réintroduire sa dimension mystique. C'est une association peu hiérarchisée qui s'adapte facilement à notre monde actuel en quête de charisme. On retrouve dans ce mouvement la conception holiste de la maladie et la recherche d'expériences communes facilitant une compréhension spirituelle de la société.

La scientologie est un mouvement beaucoup plus structuré qui répond de façon très pragmatique aux demandes modernes de soutien. Elle est considérée comme une « psycho-religion » et propose, à partir d'une « thérapie des vies antérieures », une « guérison de la mémoire » (sic). Mais comme le souligne (au second degré) R. Dericquebourg : « La Scientologie s'adapte aux besoins de l'homme moderne : « recherche de l'épanouissement personnel au service de la réussite, quête d'une spiritualité qui privilégie l'expérience, désir d'une maîtrise totale du corps, le tout au service du bonheur, de la réussite sociale et de l'amélioration de la société. Elle ressemble à une société multinationale dynamique ; [.] enfin, épousant l'idéologie libérale, elle tarifie ses procédures d'accès à la libération. Le fidèle est aussi un client comme dans les « client-cults », ce qui ne manque pas d'étonner ceux pour qui le salut est « normalement gratuit ». »

Cet aspect de rétribution de la formation des co-religionnaires est aussi à l'origine d'actions en justice pour l'absence de résultat au regard de ce qui avait été promis. Ceci, se questionne l'auteur, pourrait-il faire jurisprudence pour certaines psychothérapies ? La justice a effectivement fort à faire dans ce domaine et comme le souligne avec perspicacité Olivier-Louis Seguy, avocat à la cour d'appel de Paris, dans sa postface : « Peut-on déduire juridiquement que la nature de l'obligation qui pèse sur le médecin et sur le guérisseur est différente, en ce que celle du médecin est une obligation de moyen, car il doit utiliser tous les procédés thérapeutiques connus, et celle du guérisseur, une obligation de résultat, puisque si la santé de son patient s'aggrave après son intervention, ou, si celui-ci décède, il sera poursuivi pour exercice illégal de la médecine et non-assistance personne en danger, sauf guérison miraculeuse ? ». Cette question augure de tous les débats contenus dans cet ouvrage : quelle est la nature du choix religieux de la personne, lorsque cette dernière est malade ? Quelle est la part de la religion dans les différentes pratiques non agrées qui s'offrent à elles ? Quelle concurrence avec la médecine officielle ? Quels dangers pour les patients ? Quels enseignements, les psychothérapies (les officielles et les autres) peuvent-elles en tirer ? Un ouvrage qui remet en cause quelques idées préconçues et soulève bien des interrogations. voici des vertus à exploiter !