La Revue

Survol historique de l'API
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°66 - Page 15-17 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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La fin du « splendide isolement » de Freud à partir de 1906 et le succès de la rencontre de ses premiers adeptes à Salzbourg en 1908 (cette réunion sera désignée « après-coup » comme le Ier Congrès international de l'API) marquent un tournant dans l'histoire de la jeune psychanalyse. Elle n'est plus seulement une théorie et une pratique, elle devient désormais l'objet d'un mouvement voué à maintenir, autant que faire se pourra, un juste combat pour « la Cause ».

Les abus stigmatisés par Freud dans Sur la psychanalyse sauvage (1910k) et l'insistance de Sándor Ferenczi conduiront ainsi à la création lors du Congrès de Nuremberg, les 30-31 mars 1910, de l'Association Psychanalytique Inter-nationale qui comprendra alors les Sociétés de Berlin, de Vienne et de Zurich. à la colère des Viennois, Carl Gustav Jung en est nommé président. Le congrès suivant, à Weimar en 1911, verra l'admission de la Société psychanalytique de New York, fondée par Abram A. Brill et de l'Association Psychanalytique Américaine (APA) créée par Ernest Jones.

Ce mouvement d'expansion s'accompagne de tensions, voire de conflits, entre les pionniers, et le congrès de Munich en 1913 en montre un avatar significatif. Après Alfred Adler et Wilhelm Stekel, voici Jung, pourtant toujours président élu de l'API, qui s'éloigne. Bientôt ce sera la rupture et l'incertitude sur le sort de l'API et de son journal officiel. Jung renonce à l'un et à l'autre, mais l'alerte pousse E. Jones à suggérer la création d'un « Comité secret » qui, jusqu'en 1927, viendra de fait contrôler la politique de l'API et y créer le précédent d'un pouvoir oligarchique dont l'association portera les traces durant de nombreuses décennies.

Du fait de la Première Guerre mondiale, seuls les analystes d'Autriche, d'Allemagne et de Hongrie se retrouveront à Budapest pour le Ve Congrès de l'API autour de Freud qui y prononce sa conférence sur les Voies de la thérapie psychanalytique, ouvrant la porte à la création de la policlinique puis de l'Institut de Berlin et, de ce fait, à l'importance de plus en plus grande accordée aux problèmes de formation dans les réunions internationales.

Le congrès suivant, à La Haye en 1920, voit l'admission de la Société britannique et de la Société suisse, l'organisation plus régulière d'une « Réunion administrative » et l'entrée de la langue anglaise dans les documents officiels de l'association. Ernest Jones y est élu président et le restera jusqu'en 1925 cédant la place, après la mort de Karl Abraham, à Max Eitingon qui occupera cette fonction jusqu'en 1932. Handicapé par les séquelles de ses opérations, Freud n'apparaîtra plus aux congrès à partir de 1924, même s'il en surveille de loin les débats par l'intermédiaire d'Anna Freud qui lit sa communication en 1925 à Bad Homburg et deviendra Secrétaire de l'API de 1927 à 1949.

L'heure est venue des discussions sur la formation qui vont tenir le devant de la scène durant des décennies. Si la nécessité d'une psychanalyse personnelle préalable à toute reconnaissance comme psychanalyste n'est officialisée qu'en 1926, la création d'un Bureau international de la formation est décidée sous l'impulsion d'Eitingon lors du Congrès de 1925. Rebaptisé « Commission » ultérieurement, il sera l'objet de la querelle qui va diviser durant 25 ans les membres de l'API. C'est que les psychanalystes américains en refusent les critères et l'autorité : ils ne veulent pas admettre de non-médecins parmi eux pour obéir aux décrets règnant dans leur pays et leur opposition ira à la limite d'une scission en 1938, évitée grâce à la guerre, soupirera E. Jones.

Celui-ci a repris la présidence en 1932 et va devoir gérer les situations dramatiques créées par l'arrivée des nazis au pouvoir et l'émigration des psychanalystes européens fuyant la persécution antisémite. Il répartit leur réinsertion selon ce qui lui semble le plus avantageux pour la Cause et va maintenir à lui seul, avec l'aide toutefois d'Anna Freud, l'existence d'une API qui ne revivra vraiment qu'à l'occasion de son XVe Congrès, à Zurich en 1949.

Elle devra alors régler le problème de la renaissance d'une Société psychanalytique allemande aux membres bien compromis et entériner le « gentlemen's agreement » qui, maintenant que les Américains sont majoritaires en nombre au sein de l'association, leur accorde tout pouvoir quant à leurs propres critères d'admission en échange de la possibilité d'admettre comme « membres directs » de l'API les non-médecins les plus renommés refugiés aux États-Unis. On sait que cette situation bancale prévaudra jusqu'en 1988, date à laquelle, à la suite du procès fait à l'APA et à l'API en vertu de la loi antitrust, un compromis mettra fin, sous l'égide de Robert Wallerstein (1985-1989), à ces soixante années de monopole dans la délivrance de la qualité de psychanalyste en Amérique du Nord.

Durant ce temps, les présidents se sont succédés, amenant chacun leur lot de réformes administratives pour faire face à l'accroissement du nombre des membres et à l'élargissement de leurs implantations géographiques. Ils étaient 239 au Congrès de Berlin, en 1922, ils seront presque 10 000 en 2001. Il en résulte, lors du Congrès de Stockholm en 1963, l'ouverture du Comité exécutif à un premier analyste sud-américain, Léon Grinberg, prélude à la future élection d'Horacio Etchegoyen (1995-1999) qui mettra un terme à une alternance de présidence qui ne concernait que les États-Unis et l'Europe.

Si la longue direction de l'API par Heinz Hartmann, de 1953 à 1959, a coïncidé avec l'image d'une psychanalyse internationale convertie à l'Ego-Psychology, c'est qu'en France les démêlés des scissionnaires de 1953 avec cette association ont conduit à des simplifications polémiques hâtives. La demande de réintégration de la Société Française de Psychanalyse ne fera qu'accroître le rôle d'arbitre de l'API et ne sera sans doute pas étrangère aux réformes statutaires et à la place donnée aux « Groupes d'études » dans les réformes entreprises entre 1959 et 1961 par William H. Gillespie, secondé par Pearl King. En 1965, sous la présidence de Maxwell Gitelson, Elizabeth Zetzel inaugure à Amsterdam la première conférence des analystes didacticiens, d'abord réservée aux seuls délégués des Instituts de formation, puis ouverte à tous les didacticiens recon-nus comme tels.

Mais c'est la présidence de Serge Lebovici (1973-1977), premier français à occuper ce poste, aidé par Daniel Widlöcher, qui va représenter le temps des changements les plus significatifs dans le sens de la démocratisation d'une institution toujours marquée du sceau du Comité secret. Même si son image se trouve aujourd'hui ternie par la gestion malheureuse du problème lié à la dénonciation du psychanalyste brésilien Amilcar Lobo comme tortionnaire, négligée du fait de la garantie que lui avait apportée son analyste Leão Cabernite, elle reste marquée par la volonté de S. Lebovici d'internationaliser des congrès qui ne se tenaient traditionnellement qu'en Europe, d'où le choix de Jérusalem en 1977 (Montréal en 1989 comme Buenos Aires en 1991, Santiago du Chili en 1999 ou Toronto en 2003 suivront cette voie), et par la création d'une réunion régulière des présidents des sociétés composantes, la veille de chaque congrès, transformée en « Chambre des délégués » par Joseph Sandler (1989-1993). Dans ce même but de rencontres et de discussions libres, S. Lebovici sera à l'origine de Symposiums, où se retrouveront tous les deux ans les responsables de l'association, et de publications largement diffusées dans les quatre langues officielles.

Il est impossible en si peu de place d'énumérer les autres changements survenus, depuis celui du siège de l'association qui s'est trouvé déplacé des locaux de la Société Britannique de psychanalyse à Broomhills, dans les faubourgs de Londres, jusqu'à la décision prise par Joseph Sandler de remplacer pour l'élection des dirigeants de l'association le vote des seuls présents lors des séances administratives des congrès (car cela prêtait à toutes les manipulations possibles) par un vote par correspondance de l'ensemble des membres. Par ailleurs, l'histoire, en coulisses, n'a cessé d'être présente même si l'on ne peut que citer le retour à Vienne d'Anna Freud pour le congrès de 1971, la condamnation officielle de la torture en Argentine lors du congrès de New York en 1979 (première prise de position politique publique de l'API, sous la présidence d'Edward Joseph), le premier congrès tenu en terre allemande, à Hambourg en 1985, sous la présidence d'Adam Limentani (1981-1985), à l'origine d'une courageuse reconstruction du passé nazi de leurs pères par de jeunes psychanalystes allemands, les suites données à l'instruction de l'affaire Cabernite-Lobo au Brésil, etc.

De toute façon, l'histoire continue. La présidence d'Otto Kernberg (1999-2001) a accentué l'importance accordée à la recherche en psychanalyse, même s'il apparaît toujours difficile d'en délimiter les objectifs, et a été caractérisée par une ouverture à des pratiques psychothérapiques qui, comme jadis la prise en considération de la psychanalyse des enfants, donnent lieu à des discussions et à des mises au point théoriques dont l'ensemble des psychanalystes ne peut que se féliciter.

Depuis le congrès de Nice, en juillet 2001, c'est Daniel Widlöcher qui tient les rênes de cette association qui fêtera lors du congrès de Toronto son quatre-vingt douzième anniversaire. Nul doute qu'il saura à son tour innover, compléter le travail d'ouverture au monde entrepris par ses prédécesseurs et démontrer à tous la vivacité créatrice des membres d'une association que beaucoup ont trop longtemps associée à une psychanalyse un peu sclérosée du fait de son ampleur, de sa pesanteur administrative et, surtout en France, de son assimilation à une forme de l'impérialisme américain.