La Revue

Loczy tendrement
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°65 - Page 16-18 Auteur(s) : Dominique Cupa
Article gratuit

Lorsque je suis arrivée à la pouponnière de Lóczy de Budapest, il y a quelques années, pour faire mon stage, Anna Tardos (la directrice), Eva Kallo (une psychologue) et Juliana Vamos (psychologue de Lóczy/France) m'y accueillirent de la façon suivante : dans cette maison pour les petits enfants, je fus conduite dans une salle au centre de laquelle se trouvait une table où était posée une coupe largement garnie de fruits destinés aux nouveaux arrivants. Après une présentation précise du programme, pendant laquelle je goûtais aux fruits, je fus laissée seule dans une pièce où assise par terre, dans un coin, je pus observer des petits enfants jouant sur un tapis. Puis je présentais mon observation et une discussion s'en suivit. Le lendemain, je fis une nouvelle observation, celle d'une auxiliaire de puériculture en train de donner son bain à un bébé. Je revois encore son visage très légèrement souriant, un peu impassible, je revois ses gestes lents et calmes suivre ceux du bébé, ses doigts faire une valse tranquille sur son corps dénudé, j'entends encore la mélopée de sa voix enrouler par sa présence le bébé qui la quittait peu du regard... J'étais bouleversée...

C'est avec cette observation que j'ai compris ce qu'est « l'accordage affectif » dont parle D. Stern : une harmonie vibratile, l'effleurement de la peau d'une main en réponse à celle qui se tend, l'esquisse d'un geste qui accompagne ou soutient, l'écho d'un son paisible à l'adresse d'un babillage. Après-coup, j'ai perçu que ce que j'avais pu saisir de l'échange entre le bébé et la nurse était aussi ce que j'avais ressenti dans l'appui proposé par celles qui m'avaient accueillie : une présence attentive et discrète, une préoccupation réelle de ce que je pouvais vivre, sur une ligne à juste distance entre l'indifférence et la conquête, m'installant dans un espace où je me sentais bien moi-même et soutenue.

Mais, quelle était cette ligne ? Récemment, j'ai pensé que c'était cela la tendresse. Freud distingue deux courants de la libido : le courant tendre et le courant sensuel. Le courant tendre est une manifestation de l'amour de l'enfant pour celui qui le soigne et réciproquement mouvement aimant de l'adulte vers l'enfant. Pour Freud, le courant tendre est une pulsion sexuelle inhibée quant à son but, c'est-à-dire, une pulsion sexuelle qui renonce à la satisfaction érotique. Le courant sensuel pour sa part concerne la sexualité qui tente à se satisfaire aussi bien chez l'enfant que chez l'adulte. Je ne me lancerai pas dans le débat théorique qui concerne ces deux concepts. Je dirai seulement que pour moi les deux courants s'entrelacent.

Je vais donc tenter de faire part de ma conception de la tendresse et montrer comment celle-ci est à l'ouvre à Lóczy. C'est à D. Anzieu que je dois cette conception. Ce qu'il a appelé « pulsion d'attachement » constitue pour moi le courant tendre de la libido dont parle Freud. Je préfère l'appeler pulsion de tendresse. C'est une pulsion auto-conservatrice qui pousse le nourrisson vers l'adulte dans le but de satisfaire ses besoins de protection et de sécurité, de réconfort et de soutien. Les comportements de tendresse qui vont permettre de satisfaire la pulsion de tendresse sont schématiquement assez proches des comportements d'attachement selon J. Bowlby : l'échange dans les interactions adulte/bébé de sourires, de signaux sensoriels et moteurs, la contingence du holding et du handling, la chaleur du contact, le toucher caressant, mais aussi la concordance des rythmes dont D. Stern a montré toute l'importance avec, justement, son concept d'« accordage affectif » (1987).

Je pense qu'à Lóczy il existe une véritable culture de la tendresse, car les éléments de l'observation que je viens de mentionner permettant d'y repérer toute une série de comportements tendres : haute harmonie interactive, enveloppement et support de la nurse par la voix, toucher, continuité de ses gestes, présence attentive, calme et souriante, se retrouvent dans chaque séquence de la vie des enfants avec les personnes qui en ont la charge. Voici d'ailleurs ce qu'écrit A. Tardos dans La main de la nurse (1980) : « Nous apprenons à nos nurses comment elles peuvent soulever, porter ou prendre dans leurs bras le nourrisson de telle sorte qu'il ne perde pas, pendant ce temps son sentiment de sécurité physique ». Et plus loin : « Nos nurses [.] apprennent à « percevoir » avec les mains. En guettant et en se rendant compte des réactions de l'enfant, elles arrivent à trouver des gestes agréables, remplis de tendresse, qui ne gênent pas l'enfant ».

La pulsion de tendresse émerge dans les interactions précoces entre la peau du nourrisson, son corps et la peau et le corps de celui qui en prend soin et l'entoure de sa propre tendresse. Elle permet entre autres, au nourrisson :

- premièrement d'acquérir les expériences sensorielles de la peau comme surface à l'occasion des différents contacts avec l'adulte dans une relation sécurisante avec lui. Cela lui procure un sentiment de base associé à des sensations d'intégrité corporelle permettant une différenciation dedans/dehors et une différenciation du Moi avec son pôle pulsionnel. Elle apporte au nourrisson une première enveloppe contenante que D. Anzieu appelle le Moi-peau.

- deuxièmement, de sous-tendre, dans sa tension vers l'objet, les premières com-munications échotactiles et échopraxiques, registre communicationnel précoce qui offre un étayage à l'échange langagier.

- troisièmement de constituer et de permettre le premier lien à « l'objet de tendresse » dont la spécificité est la continuité, car comme le dit très bien A. Green : l'objet de tendresse n'est pas consommé imaginairement au contraire de l'objet sexuel qui étant à consommer, va du coup disparaître fantasmatiquement.

Pour revenir à Lóczy et à mon observation de l'auxiliaire de puériculture, j'avais éprouvé aussi un sentiment d'« insolite » dans la façon dont cette jeune femme maternait le nourrisson et ce sentiment d'insolite faisait écho au titre de l'ouvrage de M. David et de G. Appell que je venais de lire Le maternage insolite (1973). Il y avait un je ne sais quoi à l'ouvre entre cette femme et cet enfant que je n'avais jamais remarqué entre une mère et son bébé. Je pense aujourd'hui que cela tenait au calme continu de la jeune femme, à la façon dont elle s'effaçait tout en étant très présente ce qui permettait à la fois une subtilité des accordages avec le nourrisson et un très faible degré d'excitation. Il m'apparaît ainsi, qu'à Lóczy on travaille sur la limite. Celle-ci est double :

- d'abord limite même de la pulsion de tendresse, interdit primaire qui porte sur le contact par étreinte corporelle concernant une trop large partie de la peau, les différentes pressions, chaleurs, sensations kinesthésiques, etc. C'est un interdit du contact global, de la fusion des corps qui manifeste une transposition psychique de la séparation de la naissance.

- limite aussi donnée à la pulsion sexuelle, au courant sensuel. Nous le savons la mère introduit la sexualisation tant par une certaine érotisation des soins corporels que par ses projets amoureux envers l'homme, projets auxquels le petit s'identifiera. Ce courant demande à être pour une part refoulé, afin que le nourrisson soit à l'abri des séductions traumatiques de l'adulte, du langage de la passion selon l'expression de S. Ferenczi. Il est possible qu'à Lóczy ce courant soit trop refoulé, ou pas assez reconnu en tant que tel. Je pense en effet qu'il existe toujours une certaine séduction dans les soins aussi bien chez les parents que chez les soignants.

Trois remarques découlent de ce qui précède :

Premièrement, cette limitation du pulsionnelle érotique conduit la nurse à être essentiellement dans une position maternelle où ce que F. Guignard a appelé « le maternel primaire » serait très sollicité, c'est-à-dire la pulsion de tendresse avec toute la sublimation qu'elle exige (qui me semble plus juste que désexualisation) et qui est donc porteuse des débuts de la vie psychique et pulsionnelle dans son étayage sur le corps. C'est la part de « féminin primaire » qui sexualise les soins.

Deuxièmement, les limites instaurées dans le maternage, introduisant à la fois un interdit de la relation primaire (maintien dans un narcissisme primaire mortifère) et un interdit d'une érotisation à valence incestueuse ouvrent par là-même au tiers symbolique qui vient réguler psychiquement cet univers féminin.

Troisièmement, il est à remarquer que la pratique de Lóczy permet un développement de la libido chez ces nourrissons qui paraît harmonieux : je repense à cette petite fille choisissant avec l'aide d'Eva, la psychologue, la plus grosse barre de chocolat ou à ce petit garçon dans le film de B. Martino montrant son zizi à sa nurse.

Ainsi, le maternage de Lóczy s'appuyant sur la pulsion de tendresse bien tempérée et en dépit d'un refoulement peut-être un peu trop vif de la sensualité, propose aux bébés la matrice psychique d'une construction et d'une réparation grâce à laquelle il peut se forger une enveloppe sécure, un monde interne cohérent constituant un très bon pare-excitant contre les traumatismes. Ce maternage est aussi la matrice d'une rêverie qui permet au nourrisson l'ouverture curieuse vers le monde grâce à « un objet câlin » bien introjecté.

Par-là même le maternage tel qu'il est pratiqué à Lóczy ne serait-il pas un modèle pour tout soignant ? Les soins prodigués à Lóczy me semblent à exporter à d'autres que les bébés, je pense en particulier, aux patients gravement atteints somatiquement dont je m'occupe.

Références bibliographiques :

David. M. et Appell G., (1973), Lóczy ou le maternage insolite, Ed CEMEA, Scarabée.

Stern D.,(1985), Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF (1989).