La Revue

Le bébé et son mouvement
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°65 - Page 24-26 Auteur(s) : Pierre Delion
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Depuis le XIIIe siècle le mot « mouvement » est appliqué à un inanimé, tel qu'un phénomène naturel : « les mouvements du ciel », puis il se spécialise en physique en qualifiant le déplacement d'un objet « mouvement simple, composé, alternatif ». Mais dès le XVIIe siècle, c'est en musique qu'il acquiert une valeur spéciale : « marche des sons du grave à l'aigu, et de l'aigu au grave entre les parties concertantes », puis le sens plus connu de « degré de rapidité de la mesure dans l'exécution d'une ouvre musicale », et par métonymie, le mot s'applique au morceau lui-même, notamment pour les parties de la forme sonate. Nous avons ainsi la sonate et le concerto pour instrument soliste en trois mouvements, la symphonie en quatre mouvements, la suite en cinq à sept mouvements. Dans ces occurrences, les mouvements indiquent chacun un rythme différent ; le prélude commence majestueusement, puis la courante propose un rythme plus dansé, tandis que la gigue ou la fugue concluent la suite par un contrepoint dans lequel le tempo soutenu met en évidence les capacités du compositeur à déclencher chez l'auditeur un déferlement émotionnel concourant au plaisir musical.

Quand Daniel Stern a « inventé » son affect attunement, c'est en remarquant que « le bébé a besoin de découvrir que ses propres expériences ne sont pas uniques et de découvrir que la vie intérieure peut se partager ; sinon, bébé se sentira profon-dément isolé psychiquement, seul dans le monde qui l'entoure ». Il constate que parents et bébés, même s'ils ne peuvent parler ensemble de leurs états subjectifs, trouvent en revanche les moyens de se faire comprendre mutuellement pour partager la qualité d'une expérience. Pour cela, « le bébé dispose de capacités de reconnaître les équivalences entre les modes de perception de certaines informations et d'opérer des transpositions entre elles, ce qui ouvre les possibilités d'accordage affectif ». Je souligne l'importance de la pertinence de la traduction éclairée d'attunement par accordage proposée en son temps par Dominique Cupa-Pérard. Quand la maman se fait le contrepoint de son bébé, en reprenant dans sa prosodie les qualités rythmiques de la danse que son bébé vient d'effectuer avec son tonus, elle transpose dans un autre mode la structure musicale que son bébé vient de lui faire partager dans l'interaction. Il ne s'agit là, ni plus ni moins que d'un chant polyphonique. La transposition inter-modale est un des opérateurs fondamentaux utilisé plus ou moins consciemment par la maman pour développer les compétences du bébé à extraire les invariants structuraux échangés dans les messages interactifs. Ainsi, « l'étude approfondie de l'accordage affectif peut-il nous aider à apercevoir comment les désirs, les fantasmes, les peurs ressenties par les parents au sujet de leurs bébés prennent corps et influencent leurs relations réciproques et de manière plus concrète leurs interactions et donc leur développement ».

Une fois ce point rappelé, l'intérêt de l'étude du bébé et de son ou ses mouvements prend plus de consistance, puisqu'il s'agit au fond de la matière première à partir de laquelle le bébé va exprimer ses état affectifs et à partir de quoi la maman va s'appuyer pour faire savoir à son bébé qu'elle est en accord avec lui, qu'elle l'a compris. Il n'est d'ailleurs que de se rappeler l'importance du fameux « ça y est, il bouge » au cours de la grossesse, pour comprendre que le mouvement est d'abord et avant tout l'indice de la vie en émergence. Et les variations du tonus sont essentielles dans ce processus, puisque le tonus est l'indicateur de l'état dans lequel le bébé est en contact avec ses capacités de mouvements. Entre le bébé très présent qui s'ajuste au corps maternel et semble aller avec elle d'un même mouvement pour enrichir le dialogue tonique, à celui qui est le sujet d'angoisses très archaïques qui le font s'accrocher à sa seconde peau musculaire (Esther Bick), et qui ce faisant, ne peut se laisser aller à ces premiers émois de la danse pulsionnelle (François Tosquelles), il y a le monde de la pathologie dans laquelle le tonus et le mouvement prennent une place de valence communicationnelle que les paroles n'occupent pas encore, du moins d'une façon symétrique.

Aussi est-il de la plus grande importance de se soucier des mouvements de bébé quand il est encore infans, c'est à dire sans paroles articulées dans un langage. Dans cette recherche, les différents mode d'observation du bébé ont été très importants pour mieux lui accorder son attention psychique. Parmi ces méthodes, ma formation à l'observation directe selon Esther Bick a eu une importance déterminante pour moi, et je sais ce que je dois à tout le groupe français, ainsi qu'à mes amis de la Tavistock, pour la fécondité de cette approche. Mais l'école hongroise, de Ferenczi à Hermann, de Szondi à Balint et à Emmi Pickler, a également une grande importance dans mes réflexions.

Un des grands enseignements de Lóczy est de nous montrer in statu nascendi comment la qualité des mouvements des personnels référents de la maison de Budapest constitue une matrice de l'ambiance interactive, avec des bébés qui ont été séparés, pour certains, brutalement, de leurs familles, et qui en ont fabriqué en réponse défensive, « quelque chose d'anaclitique ». Et nous savons bien maintenant, après les travaux de Spitz sur ce grand problème de santé publique, que le mouvement est un des indicateurs les plus précieux et fiables de ce type de souffrance psychique. Depuis la description princeps jusqu'aux dernières recherches menées par A. Guedeney et ses collaborateurs autour de l'ADBB, les items rendant compte de l'inhibition du mouvement sont très intéressants à considérer, mais en même temps difficiles à évaluer. à l'inverse, nous savons que dans de nombreux cas, la défense classique contre la dépression dans les équipes chargées d'accueillir de tels enfants, est plutôt de produire des activismes fébriles, des attitudes de suppléance des carences maternelles, et autres défenses maniaques, comme autant de moyens de « compenser » les inhibitions du mouvement chez le bébé « transférées » chez les soignants.

Dans l'approche lóczyienne, j'ai été frappé par cette qualité d'ambiance que l'on ne retrouve que dans peu d'endroits avec autant de constance : ici pas d'excitation, pas d'effusion, pas de forcing sur l'empathie ni sur l'affect, juste « ce qui suffit » (Chaigneau), ou pour reprendre une utile traduction que propose Joyce Mac Dougall du fameux good enough mother de Winnicott, non pas « mère suffisamment bonne », mais plutôt « mère adéquate sans plus », pour bien indiquer ce que Emmi Pickler et Donald Winnicott avaient chacun à leur manière compris d'une distance optimale, ni trop ni trop peu, pour à la fois être phorique pour le bébé, mais sans être absolument toujours nécessaire. Je propose d'appeler « fonction phorique » ce travail physique et psychique que le ou les parents, puis dans les cas pathologiques, les soignants, effectuent pour porter le bébé sur leurs épaules psychiques tout le temps nécessaire, dans l'attente du moment à partir duquel le jeune enfant « se portera » lui-même. Si l'exercice est très difficile pour chaque parent de trouver la bonne distance dans la relation avec son bébé, que devrait-on dire de ceux qui, travaillant avec les bébés, n'en sont pas les parents, mais les accueillent plus ou moins temporairement.

Or, pour que ce juste milieu soit trouvé dans un milieu institutionnel, cela demande à mon sens, un certain nombre de dispositions des personnels concernés par tant d'attente à leur égard, et ces dispositions ne se trouvent pas sans un travail très long ni sans des moments difficiles sur le plan institutionnel, comme on le dit pudiquement.

Je trouve que les nurses de Lóczy ont ce côté quelque peu dépressif, au sens de la position dépressive de Melanie Klein, ce travail psychique effectué par celui qui sait désormais que la réalité s'impose à lui et qui a chaussé sur ses processus d'idéa-lisation les lunettes permettant de voir, comme on dit, la réalité en face, travail psychique significatif d'un renoncement au leurre du seul plaisir immédiat. L'histoire très touchante de cette référente qui a tellement envie de faire un baiser au bébé dont elle s'occupe et qui, interrogée quelques années plus tard par Bernard Martino, répond avec une justesse et une profondeur rares qu'elle sait maintenant que cela n'était la bonne solution ni pour le bébé ni pour elle, est à mes yeux une illustration féconde de la méthode que je propose de nommer désormais good enough Lóczy.

Alors étudier le bébé et son mouvement dans le sens le plus « sensori-moteur » possible, comme nous le propose si justement André Bullinger, bien sûr, mais aussi et surtout accueillir le bébé et son mouvement en recherche d'un partage émotionnel ; car dans ce double plancher des interactions comportementales gît l'affectif et le symbolico-fantasmatique, dont nos maîtres nous ont suffisamment appris l'importance qu'ils revêtent dans la compréhension du monde interpersonnel du bébé, et donc dans les solutions que ces connaissances nous permettent d'apporter aux parents et aux équipes en lien avec les bébés : adagio d'accord, ma non tropo !