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Psychanalyse de l'objet. "Objet-drogue", "objet-alcool"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°61 - Page 17-22 Auteur(s) : Michèle Monjauze
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Introduction

Cet article a pour but, d'une part de proposer une explication psychanalytique de la relation à l'objet toxicomaniaque, d'autre part de préciser, dans la même perspective, ce qu'il en est de la spécificité de la problématique alcoolique. Dès l'origine des théories psychanalytiques des addictions, deux points de vue méritaient d'être retenus et approfondis : Ferenczi avait, pour sa part, compris que ces conduites sont toujours la conséquence, et non la cause, d'un « noyau pathogène » de la personnalité. Fenichel, quant à lui, précisait que les actes impulsifs réitérés, quelle que soit leur nature, sont des « tentatives de maîtrise d'expériences traumatiques par la répétition et la mise en acte », tentatives bien différenciées dans leur mise en scène selon le toxique utilisé. Pourtant, jusqu'ici, dans la continuité des recherches, c'est l'idée d'un fonctionnement « limite », de « troubles narcissiques » qui a prévalu, noyant les addictions dans des troubles de la personnalité qui les débordent largement. Cet élargissement fait perdre de vue à la fois le « noyau pathogène » toxicomaniaque, aussi bien que la singularité du symptôme, au profit de concepts plutôt vagues, souvent empruntés à la psychologie du moi, et finalement peu opératifs pour la compréhension et la prise en charge. Ferenczi et Fenichel nous offrent en fait deux axes de recherche :

  • Du côté d'une théorie générale des addictions, il y a lieu de préciser les caractéristiques communes de ce « noyau pathogène » qui serait à l'origine de toute toxicomanie. Et là il paraît préférable de cerner le propos en faisant une distinction entre les addictions qui restent extérieures au corps et celles qui y introduisent quelque chose. Plus précisément encore, cet article concerne la psychopathologie commune aux toxicomanies (dont l'alcoolisme) qui utilisent un produit à effet psychotrope (1)
  • En second lieu, l'hypothèse de Fenichel permet d'espérer retrouver, comme à rebours, dans les effets spécifiques de la drogue recherchée, les composantes de l'« expérience traumatique initiale ». Le toxique, reconnu par le sujet comme adéquat à sa souffrance, serait utilisé répétitivement comme réactivateur d'une faille traumatique précoce et des défenses primitives contre celle-ci (2). Ce travail concerne donc ceux qui (éventuellement après différents essais) ont établi finalement avec un toxique électif une relation de dépendance stable.

Le noyau pathogène des toxicomanies. L'archaïsme

Contrairement aux idées reçues qui supposent un plaisir aux conduites toxicomaniaques, il s'agit d'une réponse archaïque, quasi-réflexe, de tentative de survie à des angoisses catastrophiques. Le geste répétitif du toxicomane court-circuite la pensée, tient la relation à l'écart, enfouit le sujet dans une sorte de régression à l'« animalité ». Toute toxicomanie relève, au moins en partie, des zones psychotiques de la personnalité, sans exclure que des développements psychiques plus adaptatifs se soient construits en parallèle. Cette faille psychique très précoce prépare la rencontre bien plus tardive avec le toxique, qui va un jour (et pas forcément à la première expérience), s'imposer comme seule réponse adéquate à la souffrance psychique (3).

Le fantasme et la vie psychique

Avant d'examiner la relation d'objet dans les toxicomanies, un retour sur les premières phases du développement psychique normal n'est pas inutile. Le nourrisson, selon le modèle freudien, pendant l'expérience de satisfaction de ses besoins vitaux, investit fortement les qualités de la relation maternelle. Un écart va se produire entre l'attente de la satisfaction du besoin et l'anticipation de la présence chaleureusement sécurisante de la mère. C'est dans cet écart que naît la vie fantasmatique et que va s'exercer l'activité de représentation. L'objet, au sens psychanalytique, est alors un « objet partiel primordial », objet fantasmatique privilégié, investi de toute-puissance. Les qualités maternelles dans leur réalité et les circonstances du maternage, les frustrations, induisent le caractère bon ou mauvais de cet objet. Dans le fantasme, l'objet subit toutes sortes d'avatars (décrits par Mélanie Klein), jusqu'à ce qu'il se stabilise dans le psychisme de l'enfant comme un bon objet permanent. En l'absence de la mère réelle, des représentations font « vivre » l'objet protecteur dans le contenant psychique peu à peu individualisé. Une différenciation importante s'est opérée en parallèle entre le psychique et le corporel. Les mots apportés par l'entourage, les échanges verbaux, viennent discriminer les différentes sensations, créer un lien de pensée entre les ressentis biologiques, cénesthésiques et les états affectifs, les émotions. La mise en relation de la psyché et du soma s'effectue, l'image du corps se constitue, l'enfant s'approprie un corps érogénéisé. Le développement psychique normal implique des acquisitions différenciatrices, tant entre le sujet et l'objet qu'entre le psychisme et le corps. La clinique des processus toxicomaniaques révèle au contraire une double confusion, à la fois du côté du sujet et du côté de l'objet d'addiction. Ces confusions suggèrent des hypothèses sur l'origine du dysfonctionnement qui conduit à la toxicomanie.

L'objet addictif

En regard de l'« objet », au sens psychanalytique d'objet partiel fantasmatique, le statut de l'objet d'addiction présente à la fois confusion et paradoxe. La confusion vient de ce que l'objet réel addictif répond par une incorporation réelle (4) à une souffrance psychique intolérable. La réponse toxicomaniaque à une angoisse psychique est une réponse du corps et/ou au corps. Les registres du psychique et du corporel sont donc confondus. Cette confusion souligne l'origine archaïque du noyau pathogène.

Un objet de réalité (la drogue) est très fortement investi comme étant le seul à pouvoir assurer la survie psychocorporelle. En ce sens, on pourrait dire qu'il est considéré indûment comme s'il était un « objet partiel primordial ». Cependant, dépourvu des qualités relationnelles de cet objet, il n'introduit pas l'écart nécessaire entre le besoin et l'attente de la chaleur relationnelle associée pour que le fantasme puisse advenir. Paradoxalement, cet objet réel, surinvesti fantasmatiquement, n'a pas de représentation fantasmatique pour autant. C'est pourquoi sa présence dans la réalité est indispensable.

En raison du vide relationnel de cet objet d'addiction, son investissement fantasmatique comme objet de survie est très fort, mais très pauvre. Son inscription psychique a la fixité d'un pictogramme (5), image fruste qui s'impose au sujet en proie à la catastrophe psychique. Comme dans le processus autistique, l'absence est un trou, mais elle a trouvé un objet qui, à la fois, le creuse et l'obture.

La psychogenèse

Le collage sans écart des réflexes primitifs de survie à un objet réel conduit à supposer dans les toxicomanies des carences gravissimes de la relation maternelle primaire.

Deux hypothèses se présentent à ce propos, non exclusives l'une de l'autre : d'une part, un environnement qui n'aurait pas apporté de signification aux excitations corporelles, d'autre part, des zones corporelles que des traumas ou des failles biologiques auraient laissées inertes.

La première possibilité serait dons la suivante : le toxicomane chercherait à revivre, dans les modifications cénesthésiques apportées par le psychotrope, des stimulations indifférenciées, mêlant le corporel et l'émotionnel, analogues aux excitations précoces qui assaillent le nouveau-né impuissant à les démêler. Ces stimulations auraient été vécues par le bébé sans qu'on lui ait apporté suffisamment nomination, discrimination ou ordonnancement. Les excitations psychocorporelles seraient restées en partie sans signification, et elles seraient donc traumatiques.

La nécessité de créer à tout prix des sensations corporelles grâce aux propriétés pharmacologiques de l'objet ouvre une autre possibilité : le corps, sans la drogue, serait ressenti comme inerte, dans une absence ou une insuffisance de sensations générant une angoisse de non-existence. Le toxicomane n'aurait pas d'enveloppe corporelle close sur elle-même, autosuffisante, délimitant une appropriation. Dans son vécu actuel du corps, il lui faudrait un complément sans lequel cette enveloppe ne se ressentirait pas, ne s'éprouverait pas complète. Ce complément serait cherché dans la réalité pour tenter d'éveiller ces « zones corporelles muettes ». Or, une inertie corporelle laisse toujours supposer des traumatismes précoces : sévices, soins vécus comme agressifs, douleurs corporelles du bébé d'origine diverse, stimulations excessives. Les zones corporelles vides de représentation pourraient aussi correspondre à de petites failles biologiques, éventuellement d'ordre génétique, créant chez le bébé un malaise psychocorporel, très perturbant, incompris par l'environnement et donc affectant l'établissement de l'appropriation corporelle (6).

Fonction de la drogue

La répétition de la prise de drogue tenterait de re-susciter l'afflux de sensations, de douleurs, ou bien de provoquer un ressenti, dans la recherche incessante et vaine d'une représentation corporelle signifiante.

Toute répétition indique qu'un traumatisme est resté actif et cherche sans cesse et sans succès à s'abréagir. L'addiction s'établit, si les effets de la drogue sont capables chez le sujet de restituer la reviviscence d'éléments de l'expérience traumatique (7). En ce sens la nature spécifique du produit et le noyau pathogène de celui qui s'y adonne sont inséparables. Cette expérience de répétition traumatique est marquée par l'angoisse de mort, que celle-ci se soit imposée d'un coup par un trauma isolé ou plus insidieusement par des traumatismes cumulatifs (8). La prise de toxique remet en jeu la pulsion de mort. En même temps que l'autodestruction s'opère, la drogue donne l'illusion d'en triompher. Les pathologies toxicomaniaques sont essentiellement paradoxales, non dans un double discours, mais dans une aporie existentielle : ce qui donne la mort assure la survie.

Spécificité alcoolique

Il s'agit d'appliquer à l'alcoolisme l'hypothèse précédente : par quelles propriété spécifiques l'alcool « réveille-t-il » et révèle-t-il les composantes de la faille archaïque des alcooliques ?

Un liquide

L'alcool, par rapport aux autres drogues, se consomme en avalant un liquide. Or, ce mode d'absorption est l'un des premiers réflexes auto conservateurs. Le nouveau-né, qui baignait, intérieur et extérieur indifférenciés, dans le liquide amniotique, retrouve en tétant une liquidité qui le remplit. L'avidité pour un liquide peut suggérer l'hypothèse qu'il y aurait eu, chez les futurs alcooliques, une angoisse excessive de dessiccation liée au traumatisme de la naissance. Il se pourrait aussi que l'irrégularité des tétées, dans un environnement défavorable, ait provoqué des angoisses excessives d'inanition. En raison de ces angoisses, le réflexe de déglutition aurait été surinvesti. Ces souffrances précoces pourraient être liées à de petites ou importantes déshydratations. Un bébé abandonné à ses cris perd son eau et l'angoisse de mort s'exprime dans ces cris qu'on n'entend pas. Ces hypothèses expliqueraient les quantités énormes de boissons alcoolisées consommées par les alcooliques, ainsi que les grandes quantités de boissons non alcooliques consommées par certains abstinents. L'hypothèse d'expériences précoces de déshydratation trouve une confirmation dans le fait que certains alcooliques, pourtant dûment avertis du processus, se retrouvent répétitivement en situation de delirium (qui est un état de déshydratation aigu), comme si cette situation était la situation traumatique initiale. D'autres, dont l'alcoolisation presque toujours massive conduit au coma, semblent chercher, avec le plein, la disparition de toute conscience, tandis qu'ils gisent dans leurs déjections comme des bébés oubliés qui ont dépassé l'angoisse de mort en tombant dans le sommeil. La honte, qui est un trait majeur de la problématique, peut être liée à la régression déshumanisante des débordements alcooliques.

Créer la bouche

La nécessité d'avaler un liquide peut avoir une autre origine, liée à l'hypothèse des zones corporelles non symbolisées. Comme l'observation clinique le montre (et comme Mijolla et Shentoub l'avaient souligné), les alcooliques sont loin d'être parvenus à l'érotisation orale. Leur corps n'est pas un corps érogène. Or, la zone orale est la première à être investie par le nouveau-né. Si une inertie congénitale empêche de ressentir le plaisir de la succion, ou même de ressentir clairement la satiété et le plein, l'expérience pourrait être répétitivement recherchée pour tenter de créer ces états. Cette absence d'érogénéisation pourrait aussi être liée à l'irrégularité du nourrissage : une trop grande soif du bébé l'attacherait électivement à satisfaire le besoin, le réflexe d'avaler prenant une importance vitale au détriment de l'investissement de l'oralité (plus tard, l'alcool comme « coupe-faim »).

L'alcool n'est pas seulement liquide, il a aussi des propriétés pharmacologiques. Si les alcooliques présentent un malaise généré par une difficulté de ressentir leur corps, et la zone buccale en premier lieu, la propriété des boissons alcoolisées d'avoir un goût, des odeurs, joue probablement un rôle. Dans la première rencontre décisive de l'alcoolique et de l'alcool, le liquide qui « crée la bouche », en quelque sorte, va prendre une grande importance.

S'accrocher sans décrocher

En même temps que le réflexe de déglutition apparaît à la naissance, se manifeste le réflexe d'agrippement. Les observations des bébés montrent que l'une de leurs angoisses les plus manifestes est l'angoisse de chute. Winnicott en particulier a insisté sur l'importance pour le développement psychique d'un bébé, qu'il soit « bien porté ». Il y a lieu de penser que les alcooliques ont souffert dès leur naissance d'une insécurité du portage, car l'un des effets les plus évidents de l'alcool est de restituer une insécurité du maintien. En buvant jusqu'à tituber, cherchant à se tenir malgré tout, recréant autour de lui un espace en transformations instables, l'alcoolique montre assez clairement de quel portage pathologique il a été l'objet. L'hypothèse afférente est que l'agrippement aurait pris, comme le réflexe de déglutition, une importance vitale, s'opposant au processus d'individuation. Lorsque tout se passe bien, ce processus se fait grâce à l'intériorisation par le bébé de la stabilité du support. Dans le cas des alcooliques, cet agrippement est probablement devenu pathologique parce que le support maternant était lui-même sans stabilité. La nécessité de s'accrocher sans décrocher aurait perturbé la capacité de séparation. De ce point de vue, il est possible que le verre, objet dur qui contient l'alcool, joue un rôle dans la remise en scène d'une composante du trauma initial. L'alcoolique est agrippé à sa bouteille, en même temps qu'il boit et que l'alcool le déstabilise.

Liquider

L'alcool, en tant que désinhibiteur, permet la restitution de scènes traumatiques qui auraient été vécues répétitivement dans la petite enfance. Un alcoolique violent en paroles et en actes reprend le rôle de quelqu'un d'autre dans le passé, rôle que sans alcool il ne pourrait pas tenir. Parfois l'alcool lui sert à rejouer le rôle de la victime, comme le font souvent les femmes alcooliques. La toute-puissance comme l'impuissance rejouées nous donnent l'idée que l'alcoolique a été un nourrisson, un enfant impuissant, soumis à un entourage excessivement persécuteur. Une enfance marquée par la sévérité, le mépris ou la violence de son entourage peut créer la honte d'exister. Il semblerait que l'identité alcoolique se soit développée dans une double contrainte : exister, c'est être la cible, c'est être menacé de disparaître.

L'alcoolique remet en scène la menace de mort pour vérifier qu'il en triomphe. L'alcool, dans ces situations communes aux victimes de sévices, apporte aux alcooliques d'une part l'excitation nécessaire à la reviviscence de la scène traumatique et d'autre part la sédation suffisante des angoisses associées pour que le drame puisse être rejoué. L'alcool fait ressurgir la scène et finit par la noyer dans l'inconscience : l'agresseur, l'angoisse, et finalement l'acteur lui-même, doivent être, à chaque reprise, liquidés.

A chacun ses reviviscences

Chaque alcoolique a sa manière de boire, car il cherche parmi les différents effets de l'alcool ceux qui vont répéter, réveiller, ses reviviscences. L'alcool peut réactiver les traces mnésiques de différents traumatismes précoces, non exclusifs les uns des autres, dont les composantes sont propres à chaque alcoolique (cf. plus haut, violences d'un entourage agressif, et/ou dangers de chute par un portage insécurisant. angoisses de mort par privation. avidités pour ressentir quelque chose du corps. angoisses de dessiccation. plongées dans l'inconscience.). Aussi la singularité de chaque alcoolique est-elle fascinante. Les modalités de l'alcoolisation donnent le fil qui, suivi à rebours, conduit au cour de la faille psychique alcoolique d'un sujet unique.

Une psychose associative

C'est peu dire que définir la psychopathologie alcoolique comme « préverbale » : la faille alcoolique s'est probablement inscrite dans les tout premiers temps du développement psychique. La question essentielle de l'alcoolique est une question psychotique : « Comment survivre à la catastrophe psychique ? ». C'est vraisemblablement une pathologie aussi archaïque dans ses origines que la psychose dissociative, mais les angoisses primitives excessives qui l'ont causée ne sont pas de même nature et n'ont pas les mêmes conséquences. Le dissocié, dans son angoisse de morcellement, n'a pas de miroir du Soi qui puisse, faute d'une image du Moi cohérente, lui donner au moins une représentation rudimentaire, un pictogramme du Soi. L'alcoolique, à l'âge où le psychotique dissocié décompense, trouve une correspondance à sa faille psychique dans l'alcool et, grâce à lui, survit psychiquement mieux et plus longtemps. Le liquide alcool électivement adéquat au Soi alcoolique reflète un Soi liquide, sans contenant, en danger d'écoulement, dont seul le flot incessant, automatiquement entretenu, peut garantir l'existence. Il s'agit d'assurer la continuité d'un contenu psychique sans contenant.

Le mode d'absorption de l'alcool, prolongé, continu, verre après verre, fait de l'alcool un objet-drogue particulier : l'absence de représentation fantasmatique de l'objet, commune aux drogués, trouve dans le geste de boire une mise en scène qui permet de rejouer à la fois la présence de l'objet (le verre plein) et sa disparition perpétuelle (le liquide englouti). Aussi l'alcoolisation se produit-elle électivement, comme l'observation clinique le montre, lors de toute rupture (passage d'un lieu à un autre, par exemple).

Shentoub et Mijolla (op. cit.) avaient souligné cette fonction de l'alcool d'assurer le glissement perpétuel d'une chaîne associative. Le discours des alcooliques (abstinents ou non) est marqué, plus que tout autre, non par ce qui est dit, mais par « comment c'est dit ». Lorsqu'il y a une étrangeté, elle ne tient pas aux brusques irruptions du non-sens, mais au défilement fluctuant des idées. L'étrangeté ne découle pas des substantifs employés, mais des liaisons, parfois gratuites ou absurdes, qui poussent une image vers l'autre, processus métonymique endormant l'interlocuteur inattentif par une impression de banalité. C'est dit comme s'il s'agissait de tenir à flot une existence que tout entre-deux pourrait faire sombrer.

Alcoolisme et psychothérapie

La psychothérapie d'un alcoolique consiste, comme dans tous les cas de noyau psychotique actif de la personnalité, à soutenir et stimuler la partie pensante du sujet en lui donnant un contenant bienveillant et protecteur. Mais la honte spécifiquement alcoolique du regard des autres, réactivant une honte probablement bien plus fondamentale, exige en tout premier lieu la restauration narcissique du patient. Cela implique une inversion figure-fond (par rapport à ce qui est souvent pratiqué) : c'est ce qui est fait, réussi, maintenu, investi sans alcool, qui mérite qu'on s'y attache.

En parallèle, il s'agit de réduire les angoisses en leur donnant des moyens d'expression gestuelle en dehors de l'alcool : les psychothérapies médiatisées sont pour cela les meilleures, à condition de laisser le patient s'exprimer librement. En faisant (de la relaxation, des créations en terre, en peintures.) (9), dans l'enveloppe bienveillante du cadre, le patient quitte ses angoisses, parle de son corps, et s'achemine vers la sobriété. Le sujet pensant étant ainsi soulagé des angoisses, soutenu et stimulé, pourra commencer à envisager la gestion de sa part alcoolique. L'abstinence n'appartient qu'à celui qui boit, lui seul peut la décider et s'y tenir.

Cette abstinence peut être le but recherché et atteint, mais elle ne suffit pas à résoudre les difficultés relationnelles. En parallèle au soutien considérable des groupes néphalistes, la psychothérapie peut avoir un rôle d'accompagnement à jouer. Ensuite et seulement ensuite, la psychothérapie analytique ou la cure peuvent être une indication choisie par un alcoolique abstinent stabilisé pour faire évoluer le clivage entre sa part alcoolique et sa part névrotique. Il arrive que l'abstinence prenne ainsi un sens de sublimation dans la reconstruction de l'histoire d'une vie.

Avant cela, c'est une illusion d'espérer libérer par la parole la souffrance d'un mal enfoui dans les limbes de la psyché. Les angoisses alcooliques sont associées à une effraction traumatique de l'enveloppe psychique. De ce fait, la remémoration ne peut pas permettre un travail de la pensée, bien au contraire : à chaque fois que le trauma sera réactivé, la réponse d'alcoolisation sera incoercible. Il peut arriver que le thérapeute, ayant engagé son patient dans la voie de la remémoration, obtienne l'analyse du « pourquoi » dans les séances. Le travail se déroulera de façon faussement satisfaisante : le patient, à l'abri du cadre, semblera pouvoir penser, associer, progresser, mais son alcoolisation se poursuivra sans mot dire en parallèle, et à la même allure que les « progrès ».

Notes

1. Je ne parlerai pas de la boulimie qui ne recherche pas d'effets pharmacologiques.

2. C'est l'hypothèse de P. Letarte.

3. Il s'agit de la « rencontre initiatique », ainsi définie par S.A. Shentoub et A. de Mijolla.

4. L'incorporation (de l'objet partiel) est présentée par Freud comme un processus fantasmatique oral archaïque. M. Klein la définit comme la résultante d'une agressivité vampirique vis-à-vis du sein fantasmatique. On ne peut donc pas parler d'incorporation, au sens psychanalytique, à propos de l'introduction d'un objet réel dans le corps, qui est en fait un échec du processus psychique d'incorporation.

5. Terme proposé par P. Aulagnier.

6. Dans cette perspective, le recours à la drogue ne saurait être interprété comme un refus de la relation avec l'autre. C'est la conséquence d'une relation primaire pathologique qui contraint le futur drogué à « soigner » ainsi son incapacité relationnelle.

7. On peut dire que si, selon Freud, les névrosés souffrent de réminiscences, les drogués souffrent de reviviscences.

8. Le trauma peut être considéré comme une effraction de l'enveloppe psychique sans possibilité de cicatrisation, voir Monjauze, op. cit. L'idée de traumatismes cumulatifs (dont l'effet est apporté par les répétitions d'une même situation en soi peu active si elle restait isolée) a été introduite par M. Khan.

9. Tant qu'une abstinence de longue durée n'est pas acquise, la prise en charge psychothérapique d'un alcoolique se fait en collaboration avec différents thérapeutes.