La Revue

Cure de désintoxication. Programme thérapeutique à partir d'un cadre hospitalier psychiatrique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°61 - Page 28-31 Auteur(s) : Marc Derély, Chantal Dermine
Article gratuit

La clinique La Ramée à Bruxelles est une clinique indépendante de 100 lits de psychiatrie générale.

Depuis 1992, elle abrite une unité de traitement des « assuétudes » spécialisée dans la prise en charge des patients dépendants (alcool, médicaments et, plus généralement, « pathologie des excès »).

Dans ce cadre, nous organisons une prise en charge multiaxiale de l'alcoolisme et de la pharmacodépendance. Cette prise en charge s'adresse à toute personne dépendante, de l'alcool ou de médicament, qui désire se sortir de sa maladie et qui adhère à notre prise en charge globale. Ce type de prise en charge se démarque totalement de la classique « cure de désintoxication » pratiquée dans la plupart des hôpitaux de médecine générale, car il est organisé autour d'un « processus » et non du traitement d'un symptôme (« l'abus »).

De manière générale, la philosophie du projet thérapeutique s'organise autour des constatations suivantes :

  • Le traitement de la dépendance à l'alcool ou aux médicaments nécessite une prise en charge thérapeutique de 2 ans minimum.
  • On ne peut considérer la sortie de la maladie par le seul arrêt du symptôme, car elle nécessite pour le patient un réel réaménagement de sa vie.
  • On ne parle pas de guérison mais de stabilisation. 
  • Le patient à la sortie garde la liberté et la maîtrise de son symptôme et de ses rechutes.
  • Les réhospitalisations lors de rechute ne sont pas considérées comme une nouvelle « cure » ou un « échec », mais comme la continuation du processus thérapeutique déjà entamé.

Les conditions d'admission

Ce programme s'adresse à des patients encore insérés dans le tissu social, et, si possible, familial et professionnel. C'est presque toujours autour d'une menace de rupture de ce tissu que les demandes de traitement sont formulées. Un contact ou des consultations préalables sont requis afin de permettre au patient de réaliser que l'on ne peut considérer le temps hospitalier de la « cure » comme suffisant mais, seulement, comme un point de départ généralement nécessaire. Ils doivent aussi permettre d'élaborer un projet à long terme bien au-delà de cette hospitalisation. Le premier temps hospitalier pour une « cure » est d'un minimum de 3 semaines. Pendant cette période, les patients s'engagent :

  • À accepter un isolement complet la 1re semaine (sans visite, ni téléphone, ni sortie). Coupure difficile mais indispensable pour permettre au patient de se séparer tant de son produit que de son environnement familial, social et de toute autre forme de dépendance.
  • À participer à toutes les réunions spécifiques prévues dans le programme.
  • Les deux autres semaines sont organisées sur un mode structuré pour permettre au patient d'organiser sa sortie et son programme de postcure.

Il est souvent nécessaire de prolonger le séjour au-delà de ce temps de trois semaines quand le projet de postcure n'est pas suffisamment élaboré. Cet engagement se fait lors des consultations préliminaires indispensables à l'hospitalisation. Plus ce travail préliminaire est élaboré, plus l'efficacité de ce temps de cure sera conséquente et solide. La famille ou le conjoint s'engage aussi à participer activement au projet thérapeutique prévu pour eux.

La prise en charge multiaxiale

Elle comprend :

  • Un temps de traitement médical et diagnostique :

- Traitement de la dépendance phy-sique par des médications à doses dégressive, la réhydratation, la vitami-nothérapie.

- Bilan neuro-psychologique concernant les facultés de perception, mémoire, concentration (test en début et en fin de séjour).

  • Un temps de prise en charge psychothérapeutique :

- Une prise en charge institutionnelle basée sur une participation à des groupes.

- Des consultations de famille ou de couple qui se poursuivront au-delà de l'hospitalisation.

- Des entretiens individuels à visée psychothérapeutique.

Pendant toute cette période d'hospitalisation, le patient est suivi par une infirmière psychiatrique référente qui coordonne ce temps hospitalier et qui aide le patient à organiser son programme de post-hospitalisation personnalisé.

L'organisation des groupes

Comme la plupart des centres du même type, nous avons développé une prise en charge de la dépendance par le biais de groupes animés par une équipe multidisciplinaire : psychiatre, psychologue, infirmier, ergothérapeute, assistant social, kiné, animateur. Ces groupes sont composés de 10 à 16 patients. L'expérience de chacun est extrêmement utile aux autres. Elle leur sert de miroir, de support. De nombreux patients ont bénéficié de cette organisation et nous pouvons donc témoigner de l'intérêt évident d'une telle prise en charge, tant du point de vue thérapeutique que pour la dynamique du séjour hospitalier des patients. Ces groupes se déroulent de la manière suivante :

1. Les groupes internes (pendant l'hospitalisation)

Le groupe « Médical »

Il est animé par les psychiatres de l'Unité, 1 fois par semaine, le matin de 9h30 à 10h30. Le but de ce groupe est de permettre à chaque patient de poser des questions d'ordre médical concernant la maladie alcoolique, le cadre de la prise en charge pendant deux ans et le traitement. Toutes les questions y sont abordées d'un point de vue psychiatrique qui va de la gestion du symptôme à la prise en charge de l'alcoolisme dans son champ social et psychiatrique. Son projet est pédagogique et informatif.

Les groupes « Dépendance »

Il est animé par l'équipe des psychologues, 3 fois par semaine, le matin de 9h30 à 10h30. Le but de ces groupes est d'analyser le rapport du patient à sa structure de personnalité dépendante. Ils fonctionnent avec ou sans support.

  • Sans support : Ce groupe a comme objet d'approfondir des questions liées à la problématique de dépendance, les conséquences qu'engendre la prise de toxique, la nécessité d'un réel changement de vie.
  • Avec support : À partir d'un film projeté la veille (1 fois par semaine).

Le film, le plus souvent grand public, est sélectionné en fonction de son rapport avec les questions de dépendance (toxique, affective, professionnelle, jeux.). Il sert de levier pour permettre à la discussion d'élargir la question de la prise d'un toxique à celle de la dépendance. Un nouveau groupe vient d'être instauré (1fois par semaine, 1h30), organisé par un psychologue et un ergothérapeute. Il est appelé « groupe village », les patients, en groupe, participent par le travail de la terre à élaborer un village. Ce support a pour intérêt de stimuler les patients à prendre une part active et constructive dans un cadre groupal (cf. Michèle Monjauze, La problématique alcoolique).

Le groupe « Abstinence »

Il est animé par une assistante sociale et les infirmières du service. Ce groupe interroge la place du symptôme « alcool » ou « médicament » dans l'organisation psychosociale du patient. Son but est de permettre au patient de concevoir de vivre sans son symptôme (alcool ou médicament) dans son milieu familial, social et professionnel.

Les groupes « Alcooliques Anonymes »

Il a lieu 1 fois par semaine. Ce groupe des Alcooliques Anonymes, proche de la clinique, organise une permanence le soir avant leur réunion. Les patients qui le souhaitent sont autorisés et vivement encouragés à participer à leurs réunions. En dehors de cette organisation de ces groupes spécifiques pour les patients poursuivant la cure, tous bénéficient de l'infrastructure de la clinique (sport, ergothérapie, activités thérapeutiques diverses.).

2. Les groupes externes (postcure)

Dans le prolongement du temps hospitalier et afin de poursuivre la philosophie de traitement basée sur le minimum de deux ans de suivi, nous avons organisé, dans le cadre de la clinique, des activités de postcure en groupe. à côté de ceci, nous encourageons vivement les patients à poursuivre ou à instaurer leur prise en charge avec leur psychiatre, et, d'autre part, nous conseillons la mise en route de psychothérapie tant individuelle que de couple.

Le groupe « Paroles de Femmes »

Il est animé par un psychologue et un infirmier et il est ouvert à 10 patients environ, une fois par semaine. L'expérience nous a montré que beaucoup de femmes alcooliques au-delà de la quarantaine sont laissées pour compte. Depuis octobre 1994, nous avons donc organisé des groupes à leur intention. Ils s'adressent à des femmes dépendantes de l'alcool ou d'un autre toxique afin de leur permettre d'enfin parler d'elles aux autres participantes du groupe et d'être entendues par le groupe. C'est la dynamique d'interpellation des unes par les autres qui leur permet, à partir de là, de pouvoir s'affirmer à l'extérieur.

Les groupes de couple

Il est animé par un psychiatre et un psychologue, 1 soir tous les 15 jours. Les structures hospitalières étant peu adéquates pour permettre au conjoint de s'impliquer dans le processus thérapeutique, nous avons organisé des « groupes de couples ». Ces groupes ont débuté au mois de novembre 1992. Ils ont lieu deux fois par mois, le soir. Ils sont ouverts à 6 couples environ dont l'un des conjoints a été traité pour un problème d'assuétude. C'est un groupe externe dont l'objet est d'analyser la nouvelle dynamique de couple à l'épreuve de l'abstinence et d'aider le conjoint à sortir d'une situation culpabilisante nommée le co-alcoolisme.

Le groupe « sportif »

Il est animé par un psychologue, un animateur sportif et un infirmier, il est ouvert à 15 patients environ. Le groupe fonctionne depuis septembre 1993. Son but est de permettre au patient un travail de « réconciliation » avec son corps. Il est ouvert aux patients qui le souhaitent, en postcure, après l'hospitalisation. Chacun s'engage à y participer de manière régulière (c'est-à-dire hebdomadaire). Après l'accueil, chaque séance est divisée en 3 temps : un temps de gymnastique (power training), un temps de jeu (badminton, volley.), un temps de parole autour d'un café. Le groupe étant, à notre avis, un outil particulièrement efficace avec ce type de pathologie, l'équipe reste en constante réflexion afin d'élaborer d'autres groupes pour aborder le problème de dépendance via d'autres outils de médiation par exemple le corps, la dimension de création.

Notre philosophie de travail se base sur l'abstinence totale pendant toute la période de traitement de deux ans. Seul l'arrêt total de l'assuétude permettra au patient de reconstruire sa vie sans ce symptôme dévastateur. Notre équipe thérapeutique sera constamment vigilante pour soutenir le patient et l'aider à éviter de retomber dans ses propres pièges.

Notre expérience de dix ans avec ce modèle nous conforte dans l'idée de poursuivre et de continuer à développer cette approche globale.