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Clinique de l'inceste fraternel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°114 - Page 20-21 Auteur(s) : Françoise Aubertel
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Clinique de l'inceste fraternel

Rosa Jaitin est psychanalyste, thérapeute de famille et de groupe, et intervient dans de nombreuses institutions comme superviseur et analyste de la pratique clinique. Ajoutons que l'auteur est d'origine Argentine, où elle a exercé comme thérapeute de groupes d'enfants et a enseigné la psychologie de l'Education à l'Université de Buenos Aires : elle a été amenée à réfléchir sur les événements liés à la dictature Argentine, et sur leurs conséquences traumatiques. Si son ouvrage se nourrit donc d'une très riche expérience individuelle, groupale et familiale, il ne se limite pas à une réflexion, certes approfondie sur la théorie et la clinique : il ouvre aussi des perspectives plus larges sur certains modèles de compréhension de phénomènes politiques et sociaux. Le fraternel n'est, en ce sens, pas seulement à comprendre dans son acception de lien familial, mais plus généralement, comme un mode de lien social relationnel dont il est en quelque sorte un prototype.

Le travail de R. Jaitin se présente avec une grande rigueur. L'auteur s'appuie sur sa connaissance et sa pratique de la thérapie familiale psychanalytique à la fois dans l'Ecole argentine (E. Pichon-Riviere) et dans l'Ecole française (selon les propositions mises en place par A. Ruffiot). Cherchant les points de convergence entre les deux écoles, R. Jaitin, propose le concept d'appareil psychique fraternel, (prolongement de l'appareil psychique groupal de R. Kaes, et de l'appareil psychique familial, selon A. Ruffiot). Cette conceptualisation permet de mettre en lumière les spécificités du groupe interne fraternel, tel qu'il se tisse et s'articule dans la trame du tissu psychique familial. L'organisation psychique du lien fraternel peut alors devenir vecteur de transmission psychique spécifique au sein du familial, transmission des archives familiales et du discours des ancêtres sur ce que représente le fait d'être frère et soeur dans telle famille.

L'auteur définit ensuite deux aspects des organisateurs du lien fraternel : la catégorie du spatial et celle du temporel. La catégorie du spatial reprend la notion de l'enveloppe, construite à partir des idéaux familiaux dont la fratrie se fait le porte voix : reprenant identité et représentation idéalisées, les "frères" se tissent un contenant protecteur et différencié générationnellement des parents, prenant en compte par ailleurs le contexte historique et social. La catégorie du temporel se construit à partir de l'expérience des rythmes d'accordage dans les échanges entre les enfants, sur des modes qui évoluent progressivement d'une rencontre corporelle-sensorielle vers une différenciation intégrant passé, présent et futur. S'intéressant à l'expérience culturelle (au sens de D.W. Winnicott), R. Jaitin montre que le frère et la soeur, comme objets réels, sont les premiers jouets. Ils placent l'enfant devant la nécessité de renoncer à être objet exclusif de la mère, et à organiser des stratégies qui aident à la différenciation entre objet interne et objet externe, entre réalité psychique et réalité groupale. Cette rencontre n'est évidemment pas exempte de violence, et amène inévitablement la question de la prise de pouvoir, de la rivalité et du choc avec celui qui constitue alors "l'ennemi" ou "l'ami-allié". C'est en ce sens que le lien fraternel est une ouverture primaire à la dimension politique.

La question de l'inceste fraternel vient prendre place dans l'élaboration théorique comme une potentialité intrinsèque du lien fraternel. L'auteur définit les conditions de dysfonctionnement familial qui en amènent le risque, à savoir une indifférenciation générationnelle, une défaillance de l'enveloppe familiale, et une non reconnaissance du frère comme tiers et de soi-même comme un sujet identifié et référé à une loi organisant l'ensemble familial et social. Si une union sexuelle entre frère et soeur de même génération constitue un inceste primaire, il existe aussi un inceste secondaire qui serait perpétré dans un groupe dans lequel le lien est symboliquement un lien fraternel (familles recomposées ou enfants placés en institutions).

La réflexion de R. Jaitin doit rendre les cliniciens sensibles et attentifs à certaines situations rencontrées dans les institutions, qu'il convient d'aborder avec une extrême prudence : en effet, si la question de la transgression de la loi de l'interdit de l'inceste doit être traitée dans son versant judiciaire en cas de passage à l'acte, il ne faut pas pour autant négliger la dimension défensive de modalités de liens "incestuels" pouvant parfois constituer des étayages vitaux pour des groupes familiaux en situation traumatique.

Le grand intérêt de cet ouvrage est qu'il associe étroitement théorie et clinique. Si la théorie est parfois dense, elle s'éclaire dans l'analyse clinique que fait l'auteur dans des protocoles rigoureux qui permettent un travail de réflexion approfondi. La variété des situations présentées (thérapies familiales menées par l'auteur, mais aussi travail institutionnel en foyer pour enfants et adolescents), permet une grande ouverture, d'autant que R. Jaitin met toujours sa clinique à l'épreuve des échanges avec d'autres cliniciens. Il en découle une pensée nerveuse et humaine, qui ne cherche pas à enfermer le sujet dans une théorie, mais au contraire à affiner et ouvrir vers une saisie plus juste, même si elle se complexifie. Enfin, le thème même de cet ouvrage, le lien fraternel, renvoie chacun de nous à une dimension et des expériences qui font écho, que ce soit dans notre histoire familiale, dans nos histoires institutionnelles, ou dans des vécus plus politiques ou citoyens.