En maternelle, la joie ne suffit pas à protéger de l’usure professionnelle

Trois enquêtes menées en 2025 et 2026 auprès de 181 professionnels montrent que la joie côtoie colère, fatigue et culpabilité, surtout à cause des conditions de travail.

Samuel Ohayon Par Samuel Ohayon
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En maternelle, la joie ne suffit pas à protéger de l’usure professionnelle
Activité au sol entre une adulte et des enfants dans une classe d’école maternelle.

En bref

  • Trois enquêtes anonymes ont interrogé 89 professeurs des écoles, 33 Atsem et 59 autres professionnels de la petite enfance.
  • Les pourcentages mesurent la fréquence des émotions dans les réponses, pas la part de personnes concernées.
  • Chez les professionnels hors classe, l’institution est citée plus souvent que les enfants parmi les déclencheurs négatifs.

Aimer les enfants n’empêche pas de s’user : chez les professionnels de la maternelle, la joie est bien la première émotion citée, mais elle cohabite avec la colère, la culpabilité et la fatigue. C’est ce que décrit une analyse publiée par The Conversation, qui attribue cette usure surtout aux conditions de travail.

Une enquête anonyme, des pourcentages à lire avec soin

Entre 2025 et 2026, les auteurs ont conduit trois enquêtes, avec des réponses données sous anonymat par 89 professeurs des écoles, 33 agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (Atsem), ainsi que 59 autres professionnels en contact avec de jeunes enfants : animation, restauration, accompagnement de bus, petite enfance.

Chaque participant désignait ses émotions et décrivait les situations à l’origine de celles-ci. Pour les relevés quotidiens, cela se faisait tous les soirs durant deux semaines ; pour le questionnaire élargi, sur une seule semaine. Les pourcentages indiquent ainsi la fréquence des émotions au sein des réponses : un même individu pouvait s’exprimer à plusieurs reprises et mentionner plusieurs émotions. Ils n’indiquent pas le nombre de professionnels concernés.

Joie et colère, groupe par groupe

72 %de réponses citant la joie chez les professeurs des écoles (colère : 32 %)
63,5 %de réponses citant la joie chez les Atsem (colère : 29 %)
55 %de réponses citant la joie chez les autres professionnels (colère : 40 %)

Au sein de ce dernier groupe, environ 30 % des réponses, soit près de trois sur dix, mêlent la joie à des émotions négatives.

Chez les enseignants, des journées en montagnes russes

Chez les professeurs des écoles, la joie vient du bonheur de retrouver les élèves, de les observer s’investir, avancer ou réussir. Mais leur quotidien comprend aussi la surprise négative, la tristesse, la culpabilité, la peur, la fatigue, la lassitude, le stress, la honte et le découragement : si l’on additionne tout, les émotions négatives l’emportent.

Ces émotions contraires ne distinguent pas les enseignants heureux de ceux qui sont épuisés. Elles s’enchaînent, et peuvent même cohabiter au cours d’une même journée ; cette alternance fatigue par elle-même, car chaque basculement demande un effort alors qu’il faut continuer à accompagner les élèves.

Dans les témoignages reviennent le vacarme, la surcharge de travail, les démarches administratives, les aléas, les absences sans remplacement, les crispations, le défaut de reconnaissance et la crainte de ne plus bien faire son travail. Une enseignante décrit d’abord sa joie devant des enfants qui s’amusent dans la neige, puis la surprise négative d’avoir à encadrer 34 élèves, faute de remplaçante pour une collègue absente. Une autre confie :

« Je suis partagée quotidiennement entre l’envie de continuer à exercer mon métier et l’envie de démissionner, car je ne me retrouve plus dans les conditions de travail qui nous sont imposées. »

Une enseignante, professeure des écoles

D’après l’article, le baromètre de la DEPP ainsi que des travaux sur la santé des enseignants du premier degré confirment cette ambivalence : on peut trouver du sens à son métier tout en ayant un bien-être détérioré.

Les Atsem, un travail peu visible

Pour les Atsem, la joie vient des enfants, de leurs avancées, des projets menés et de l’impression d’être utiles. L’une d’elles raconte comment le visage d’un garçon de petite section, fort timide, s’est éclairé pendant un atelier consacré au classement de formes géométriques. Néanmoins, au fil des jours, les émotions négatives dépassent légèrement les positives.

Une autre cite une représentation réussie, mais aussi les présents des fêtes des pères et des mères à emballer, les productions des enfants à ranger, et évoque un épuisement à l’approche de la fin d’année scolaire. D’autres mentionnent la fatigue causée par le bruit, un « manque de communication avec les enseignants » et une colère qui revient face au « manque de personnel à l’accueil du matin » ; pour l’une d’entre elles, les instants de joie n’y changent rien.

Selon une enquête parue en 2023, 62 % des Atsem sondées affirment que leur travail nuit à leur santé physique ou psychique, et près de la moitié d’entre elles entame la journée déjà épuisée.

Les auteurs précisent également que se sentir coupable n’implique pas d’avoir mal agi : on peut être attaché à son métier sans avoir les moyens de l’exercer conformément à ses valeurs.

Animation, cantine, crèche : l’institution pèse plus que les enfants

Les 59 autres professionnels se répartissent ainsi : 27 en animation, 9 en accompagnement de bus, 11 en crèche ou petite enfance, 9 en restauration et 5 en direction péri ou extrascolaire, certains cumulant plusieurs fonctions. Parmi les causes négatives étudiées, le travail et l’institution (relations au sein de l’équipe, conditions matérielles, hiérarchie, administration, organisation, incertitude) sont mentionnés plus fréquemment que les enfants. Les témoignages l’illustrent :

  • un professionnel de l’animation lie le plaisir d’un repas partagé avec les enfants à un manque d’effectif qui fait peser « plus de pression et de travail sur les animateurs présents » ;
  • une professionnelle de crèche dit sa colère face au « manque de matériel nécessaire à notre structure » ;
  • la même raconte que, pendant la canicule, personne de la hiérarchie ne s’est déplacé pour voir comment les équipes faisaient face ;
  • un agent de restauration parle d’un « très peu d’écoute » ainsi que d’une fatigue à la fois physique et morale.

Les auteurs en déduisent qu’une prise en charge purement individuelle des émotions ne suffit pas et qu’il faut des réponses collectives, sans dire lesquelles.

Photo : RDNE Stock project / Pexels